À travers les siècles, les sociétés humaines ont entretenu avec leurs propres déjections un rapport bien plus subtil qu’on ne l’imagine aujourd’hui. Loin d’être relégués au rang de déchets honteux, les excrétats humains — urines et matières fécales — furent longtemps considérés comme une ressource agricole essentielle, un maillon naturel du cycle de la fertilité. Dans les villes comme dans les campagnes, leur recyclage relevait d’une évidence pratique, économique et culturelle.
L’exemple le plus documenté demeure celui de la Chine impériale, notamment dans la région de Shanghai au XVIᵉ siècle. Là, les urines et matières fécales étaient collectées chaque matin dans les ruelles, puis revendues aux agriculteurs des campagnes environnantes. Ce commerce portait un nom, presque poétique : le “commerce du jus doré”. Un phénomène comparable existait à Lille au XVIIIᵉ siècle, où l’engrais flamand, issu des déjections humaines, jouissait d’une solide réputation auprès des cultivateurs.
L’Occident moderne : l’oubli d’un geste millénaire
En Occident, tirer la chasse d’eau est devenu un geste automatique, presque sacré dans son invisibilité. Pourtant, durant des millénaires, les sociétés humaines ont pratiqué ce que l’on appellerait aujourd’hui un retour au sol : un cycle vertueux où les nutriments ingérés par l’homme retournaient à la terre, enrichissant les sols, soutenant les récoltes, fermant la boucle de la vie.
Comment avons‑nous pu, en si peu de temps, rompre ce lien ancestral ? L’essor de l’hygiénisme au XIXᵉ siècle, la modernisation des villes, l’invention de l’assainissement collectif et l’arrivée des engrais de synthèse ont progressivement relégué les excrétats humains au rang d’impensé. Ce qui fut jadis une ressource est devenu un déchet, et ce qui relevait d’un cycle naturel s’est transformé en système linéaire, coûteux en eau, en énergie et en nutriments.
Un retour en arrière est‑il possible ?
La question n’est plus seulement historique : elle est écologique, agricole, philosophique. Dans un monde confronté à la raréfaction du phosphore, à la dépendance aux engrais importés et à la dégradation des sols, les excrétats humains réapparaissent comme une ressource stratégique, un levier de souveraineté alimentaire et de transition écologique.
Des initiatives émergent en Europe du Nord, en Suisse, en France. Elles interrogent notre rapport au corps, à la nature, à la ville, à la modernité. Elles rappellent que la circularité n’est pas une invention contemporaine, mais un héritage oublié, que nos ancêtres maîtrisaient avec une simplicité désarmante.






