« Les rats sont des révélateurs, des miroirs qui nous renvoient l’image de nous‑mêmes la plus humiliante, la plus désolante, celle de la saleté. » Ainsi parlait Michel Dansel, professeur de littérature, sur France Culture en 1977. Cette phrase, d’une justesse presque anthropologique, résume la place singulière qu’occupe le rat dans l’imaginaire occidental : un animal à la fois familier et honni, omniprésent et invisible, compagnon clandestin de nos villes et de nos angoisses.
La peste et les rats : une association plus culturelle que scientifique
Dans la mémoire collective, rat et peste forment un couple indissociable. Cette association plonge ses racines dans l’Antiquité : Apollon, parfois surnommé « dieu des rats », incarne déjà ce lien ambigu entre fléau et rongeur. On le dit capable de protéger ou de punir, de bénir ou de contaminer. Les rats noirs, rattus rattus, deviennent alors les messagers d’un mal mystérieux, tandis que les souris blanches sont censées en détourner les effets.
Pourtant, cette intuition mythologique ne se traduit pas immédiatement dans les représentations médiévales. Au Moyen Âge, le rat n’est pas encore l’incarnation du mal sanitaire ; il est d’abord un ravageur. On le hait parce qu’il dévore les récoltes, qu’il s’insinue dans les greniers, qu’il ronge les réserves vitales. On le craint aussi pour ses présages : un rat quittant un navire annonce le naufrage, comme si l’animal possédait une prescience que l’homme n’a pas.
Le rat est un prédateur de subsistance, non un vecteur de maladie.
Il faut attendre la fin du XIXᵉ siècle pour que la science établisse enfin le lien entre rat et peste. En 1894, Alexandre Yersin, de l’Institut Pasteur, identifie le bacille responsable : Yersinia pestis. Ce ne sont pas les rats eux‑mêmes qui transmettent la maladie, mais les puces qui les parasitent. Lorsque les rats meurent, les puces cherchent un nouvel hôte : l’homme.
Le rat, coupable idéal d’un imaginaire anxieux
L’ironie est cruelle : le rat meurt lui aussi de la peste. Il n’est pas ce porteur sain que l’on imagine volontiers. Pour d’autres maladies, il peut l’être, mais la morsure n’est presque jamais le vecteur principal. Ce sont surtout ses urines qui contaminent les lieux qu’il fréquente.
Pourtant, l’imaginaire collectif persiste à faire de la morsure du rat un geste mortel, comme si l’animal portait en lui une intention malveillante. Le cinéma d’horreur, au XXᵉ siècle, ne fera qu’amplifier cette vision d’un rat prédateur, grouillant, menaçant.
La grande peste de 1920 à Paris — 34 morts — marque un tournant. Une campagne de dératisation d’une ampleur inédite est lancée. Le rat devient l’ennemi public, l’incarnation d’un mal qu’il faut extirper des entrailles de la ville. Dans les sous‑sols parisiens, on organise même des combats de rats : des chiens affrontent des dizaines de rongeurs sous les yeux de parieurs fascinés. Le rat devient spectacle, défouloir, métaphore.
Et cette métaphore, hélas, glisse vite vers l’humain. Dans les années 1920 à 1940, l’extrême droite antisémite compare les Juifs à des rats : « oreilles de rat », « queues de rat ». Plus récemment encore, certains responsables politiques ont utilisé le même vocabulaire pour désigner les Roms. Le rat devient alors l’image d’une « population nuisible », d’un envahisseur à éliminer. L’animal sert de support à une rhétorique de déshumanisation.






