VDA : Dans un conflit où s’entremêlent rivalités régionales, ambitions étatiques et interventions indirectes des grandes puissances, quels sont selon vous les paramètres stratégiques qui redéfinissent aujourd’hui l’équilibre du Moyen‑Orient et en complexifient la lecture pour les décideurs occidentaux ?
Alain Juillet : Nous sommes devant des pays qui furent des empires ayant marqué l’histoire occidentale : l’Iran issu de l’empire perse, l’Égypte qui fut l’empire des pharaons, la Turquie le cœur de l’empire ottoman, et les bédouins de la péninsule arabique qui conquirent la rive méditerranéenne jusqu’en Espagne. Chacun pense avoir une supériorité historique sur les autres et souhaite affirmer sa puissance actuelle. Face à eux, Israël bénéficie d’un niveau de développement occidental et impose par la force sa vision géostratégique expansionniste.
La Chine et la Russie aident l’Iran, les États‑Unis soutiennent Israël, la Turquie fait varier ses alliances en fonction de ses intérêts, l’Égypte a de bonnes relations avec tout le monde, et l’Arabie veut assurer sa pérennité dans l’après‑pétrole avec les Américains et les Chinois. Les autres pays sont dépendants des grandes puissances régionales. La Syrie est sous contrôle turc et aidée par les Occidentaux, l’Irak majoritairement chiite dépend de l’Iran, la Jordanie cherche à rester neutre tout en s’appuyant sur les Occidentaux, et les pays du Golfe sont dans l’orbite saoudienne sauf le Qatar qui se veut médiateur et proche à la fois des Frères musulmans et des Occidentaux. Le Liban est tiraillé entre le Hezbollah pro‑iranien, les chrétiens et les musulmans sunnites.
On peut également séparer les pays et expliquer les tensions par la religion pratiquée. Les sunnites sont dans toute la zone non contrôlée par l’Iran et le Hezbollah : ils se différencient entre salafistes comme Daesh et les Syriens, Frères musulmans, wahhabites saoudiens, et musulmans classiques qui se réfèrent à la mosquée d’al‑Azhar en Égypte. Les chiites sont en Irak et en Iran mais aussi majoritaires à Bahreïn et représentés par le Hezbollah au Liban et les Houthis au Yémen. Les Kurdes occupent une partie de la Syrie proche de la Turquie qui les déteste, et les Druzes une autre proche d’Israël qui les utilise. Enfin, les chrétiens sont maltraités partout avec la situation la pire en Syrie. Ajoutons que, sous la pression des extrémistes religieux, Israël devient discriminant envers tous ceux qui ne sont pas juifs.
Sur le plan économique, les pays arabes sont plus ou moins développés selon leur capacité de production énergétique. L’Arabie et les principaux Émirats sont riches grâce au pétrole et au gaz. Ils réinvestissent leurs moyens financiers pour leur résilience quand les ressources seront épuisées. Les Émirats bénéficient de forts courants d’affaires avec Israël mais aussi avec le Maroc dans le cadre des accords d’Abraham. Oman se spécialise dans l’intermédiation et le Qatar investit dans le monde occidental tout en soutenant les Frères musulmans. L’Iran cherche à desserrer le carcan du blocus occidental car c’est le pays à plus fort potentiel de développement. Le Liban est séparé entre les maronites et les sunnites qui veulent relancer leur pays et le Hezbollah chiite pro‑iranien, surarmé par rapport à l’armée libanaise et qui sert d’avant‑garde contre Israël. La Syrie islamiste est sous le contrôle des Turcs et sous perfusion financière occidentale malgré la chasse aux chrétiens et l’origine de ses dirigeants. La Jordanie, jouant le rôle de hub pour tous, est tranquille et bien gérée. Enfin, Israël est une puissance économique régionale. En dépit des aides des États‑Unis et de la diaspora, il est affaibli par le coût élevé des guerres à Gaza, au Liban et en Iran qui n’ont pas donné les résultats attendus.
Enfin, sur le plan militaire, quatre pays ont des capacités sérieuses : Israël, puissance nucléaire appuyée par les États‑Unis, est un pays guerrier qui veut imposer sa vision « Eretz Israel » à ses voisins. Par ses pratiques, il se crée des ennemis durables. L’Iran, appuyé par la Russie et la Chine, a montré sa capacité de résistance aux attaques occidentales mais doit renoncer au nucléaire militaire. La Turquie, qui contrôle le détroit du Bosphore, a la première armée de l’OTAN et bénéficie du parapluie nucléaire américain. L’Égypte, qui possède une armée solide pour se garantir face à la Libye, au Soudan et à Israël, s’approvisionne en armement dans le monde entier. Les Émirats et l’Arabie pensaient que les bases américaines sur leurs territoires les protégeraient. La guerre récente a montré le contraire et va les obliger à s’équiper auprès de pays non alliés des belligérants.
Nous sommes dans un Orient compliqué où les rapports évoluent sans cesse. Cela implique de suivre en permanence la situation pour détecter les changements et comprendre. Les Occidentaux commettent l’erreur d’analyser la région selon leurs propres critères et idéologies.
VDA : Les services de renseignement observent depuis plusieurs mois une multiplication d’acteurs non étatiques capables d’influer sur le tempo militaire et diplomatique. Comment évaluez‑vous leur rôle réel dans la dynamique du conflit, et en quoi modifient‑ils la capacité des États à maîtriser l’escalade ?
Alain Juillet : Le rôle des politiques, des militaires et des diplomates a changé. L’immédiateté et le volume de l’information rendent difficile la pratique du secret. On sait tout sur tout, mais la multiplication des fake news transforme la vérité en une option parmi d’autres. Le matraquage de fausses nouvelles, surtout lorsqu’elles s’appuient sur l’émotion, leur donne une crédibilité difficile à contrer.
La construction d’un ennemi chargé de tous les maux permet de rallier l’opinion, mais les décideurs doivent s’en protéger et regarder la réalité froide. Cela est difficile sous la pression des médias idéologisés, des influenceurs, des ONG et des avatars opérant pour des services étrangers.
Les services sont désormais en compétition avec les réseaux sociaux et les organisations présentes sur le terrain. Ils s’opposent à des opérateurs qui diffusent volontairement ou non des montages destinés à déstabiliser l’adversaire ou à masquer la réalité. Il faut savoir oublier la morale pour découvrir la réalité cachée, puis convaincre les décideurs d’oublier ce qu’ils ont entendu. Cela exige une relation de confiance, qui n’est pas toujours présente.
Dans l’affaire iranienne, les services israéliens ont pénétré profondément les instances dirigeantes. Le coup porté au Guide suprême et à ses proches a été un coup de maître, même s’il a touché les trois personnalités que les Américains envisageaient pour lui succéder. Les repérages satellites croisés avec l’IA ont permis de cibler plus de 6 000 cibles en un temps très court. Mais l’erreur d’appréciation sur le moral des Iraniens a été colossale : un pays partiellement détruit tient par la résilience d’un peuple soudé par le nationalisme autour de dirigeants qu’il n’aime pas.
L’arrivée de l’IA change les temps de réaction, les capacités opérationnelles et la planification. Elle permet aussi à des acteurs non étatiques de corriger ou contester les informations officielles en temps réel, ce qui déstabilise les États. Comme il est plus difficile de mentir, les responsables font des déclarations tonitruantes ou gardent un silence mal perçu. Le diplomate, qui veut donner du temps au temps, s’oppose à ceux qui veulent tout immédiatement. La demande de transparence est contraire aux méthodes de négociation. Les mauvaises interprétations des « experts » sur les plateaux TV trompent les auditeurs, tandis que les vrais opérateurs ne peuvent répliquer.
VDA : Dans un contexte où les marges de manœuvre diplomatiques semblent se réduire, quelles options restent‑ils aux puissances occidentales pour peser sur l’évolution du conflit tout en préservant leur crédibilité, leur sécurité et leur capacité d’influence dans la région ?
Alain Juillet : Nous avons quitté la guerre militaire classique pour entrer dans la guerre hybride, où tous les coups sont permis. En miroir, les négociations peuvent sortir du cadre traditionnel. Les Américains peuvent se faire aider par la Russie ou la Chine pour faire pression sur l’Iran, en échange de concessions en Ukraine ou à Taïwan. L’Iran fait pression sur le monde entier avec Ormuz.
Les belligérants sont dans une impasse : malgré les destructions et les dirigeants éliminés, l’Iran tient toujours et peut faire beaucoup de mal en Israël et dans les Émirats. Les trois acteurs ont besoin de petites victoires symboliques pour faire accepter un compromis à leur population.
La négociation se déroule à deux niveaux :
- régionalement, au Pakistan, entre l’Iran et les États‑Unis (Israël n’y participe pas) ;
- internationalement, entre Américains, Chinois et Russes.
L’Europe est marginalisée, incapable d’adopter une stratégie commune. Elle sera la grande victime du conflit, notamment en raison des perturbations sur Ormuz. En ne prenant pas parti, elle s’est exclue de la table des négociations. Seuls quelques pays comme l’Italie ou l’Espagne tentent de tirer leur épingle du jeu.
Une fois la guerre terminée, la reconstruction concernera les raffineries du Golfe, le sud du Liban, et les installations militaires et civiles en Israël et surtout en Iran. Israël sera aidé par les États‑Unis, le Liban par les Américains et peut‑être les Européens. Les Émirats et le Qatar financeront eux‑mêmes. Pour l’Iran, une taxe sur Ormuz rapporterait 30 milliards par an mais violerait les accords de Montego Bay. L’autre option serait un financement extérieur, probablement chinois si les Américains lèvent le blocus.





