À l’heure où les économies africaines cherchent à structurer durablement leurs écosystèmes d’innovation, la diaspora africaine s’affirme comme un investisseur stratégique de premier plan. Porteuse de capitaux, de compétences et de réseaux internationaux, elle contribue désormais à l’essor des start-ups du continent et à leur intégration dans les marchés mondiaux.
Dans cet entretien, Léa Desgranges, CEO d’Equit’ABLE Africa, répond aux questions de VDA et analyse les ressorts de cette influence croissante, entre engagement identitaire, structuration financière et recomposition des politiques publiques.

VDA / La diaspora africaine est souvent présentée comme un acteur financier émergent. Peut-on réellement parler d’un investisseur structurant pour les start-ups du continent ?
Léa Desgranges — Oui, je le pense sincèrement, et c’est même la conviction fondatrice d’Equit’ABLE Africa. La diaspora africaine représente une épargne importante, mais historiquement peu orientée vers l’investissement productif : elle se traduit surtout par des transferts de fonds vers les familles, ou par l’investissement immobilier, rarement par de la prise de participation dans des PME ou start-up.
Aujourd’hui, la diaspora correspond de plus en plus à une population qui a, pour une part croissante, les moyens et surtout l’envie de s’investir concrètement dans le développement économique des pays africains. C’est un changement de posture important : le développement économique de l’Afrique de l’Ouest se construit de plus en plus par les Africains eux-mêmes, qu’ils soient sur le continent ou dans la diaspora, et c’est une excellente chose.
C’est pourquoi Equit’ABLE Africa a fait le choix d’un ticket d’entrée accessible, 500 €, pour permettre au plus grand nombre de participer à des véhicules d’investissement dédiés aux PME et start-up ouest-africaines. Avec plus de 500 personnes déjà dans notre réseau, on voit une dynamique collective se construire, même si, comme pour tout investissement, cela comporte un risque de perte en capital qu’il faut avoir pleinement à l’esprit.

VDA / En quoi la diaspora constitue-t-elle un pont stratégique entre les entrepreneurs africains et les marchés mondiaux ?
Léa Desgranges — La diaspora a un atout que peu d’autres investisseurs possèdent : elle comprend les deux mondes à la fois. Elle connaît les codes et les usages des marchés occidentaux, puisqu’elle y vit, y travaille, y a parfois fait ses études, mais elle garde aussi un ancrage réel avec les réalités économiques, culturelles et sociales du continent.
Ce double ancrage en fait un pont naturel. Un investisseur de la diaspora ne se contente pas d’apporter des fonds : il peut faciliter des mises en relation, partager son réseau, apporter des innovations venues d’ailleurs, accompagner à sa mesure une PME ou start-up dans son développement, avec une compréhension fine des deux contextes.
C’est cet esprit que nous essayons de favoriser chez Equit’ABLE Africa, au-delà du simple apport en capital : réunir une communauté d’investisseurs qui deviennent aussi des relais pour les entreprises qu’ils soutiennent, dans le cadre de club deals structurés entre pairs.
C’est d’autant plus important que beaucoup de membres de la diaspora ont par le passé été confrontés à des propositions d’investissement peu sérieuses, voire frauduleuses. Le rôle de structures identifiées et transparentes comme la nôtre est aussi de redonner un cadre de confiance, pour que cette envie d’investir dans son pays d’origine trouve enfin des canaux fiables.

VDA / Cet engagement croissant de la diaspora peut-il influencer durablement les politiques publiques et les stratégies nationales d’innovation en Afrique ?
Léa Desgranges — Je pense que oui, à condition que ce mouvement continue de se structurer et de gagner en visibilité. Quand un volume croissant d’épargne privée, portée par des citoyens de la diaspora, se dirige vers les PME et start-up locales, cela crée un signal pour les pouvoirs publics : celui d’un intérêt organisé, avec des attentes en matière de simplicité administrative et de facilitation des transferts de capitaux entre les continents.
À terme, cet engagement peut nourrir une réflexion sur des politiques plus incitatives : dispositifs dédiés à l’investissement diaspora, simplification des démarches pour les créations d’entreprises, meilleure articulation entre les stratégies nationales d’innovation et l’épargne privée issue de la diaspora. Ce n’est pas encore une réalité généralisée aujourd’hui, mais des initiatives comme la nôtre contribuent, à leur échelle, à montrer que ce modèle a du sens et mérite d’être davantage accompagné institutionnellement.





