Face aux fractures françaises, le sociologue Michel Maffesoli analyse la fin de la modernité républicaine au profit d’un retour des « tribus ». À l’heure du divorce entre les élites technocratiques et le peuple, il décrypte pour nous l’émergence d’une France en mosaïque, guidée par les affects, le local et le besoin vital de vivre-ensemble.

VDA/ Vous affirmez régulièrement que nous vivons la fermeture de la « parenthèse moderne » et le déclin de la République « une et indivisible » au profit d’une structure sociale en « mosaïque ». Face aux tensions actuelles en France, cette fragmentation en « tribus » est-elle le signe d’une dislocation inévitable ou, au contraire, l’émergence d’une nouvelle forme de solidarité organique ?
Michel Maffesoli : En effet, voilà bien longtemps, dès ma thèse d’État en 1978, que je rends attentif au fait que l’idéologie progressiste – qui est la grande marque de l’âge moderne – a fait son temps. Une époque est en train de s’achever. « Époque » vient du mot grec qui signifie parenthèse. Une parenthèse s’ouvre, et se referme. Quand on considère l’histoire humaine en sa globalité, celle-ci est faite d’époques qui se succèdent et qui durent trois siècles environ chacune. Quand une époque s’achève, cela ne veut pas dire que plus rien n’existe, mais que quelque chose d’autre est en train de naître.
C’est en ce sens que les grandes valeurs de la modernité, celles qui fondaient l’imaginaire et l’ensemble des représentations sociales de l’époque, ont fait leur temps. Parmi celles-ci, remarquons notamment que la notion de République « Une et Indivisible » (l’expression date du XIXe siècle) n’est plus pertinente. Auguste Comte, fondateur – ne l’oublions pas – de la sociologie, soulignait que la caractéristique essentielle du XIXe siècle était ce qu’il nommait en latin la reductio ad Unum.
Le chiffre Un est en effet ce qui a caractérisé l’époque en question : l’Un de l’individu, l’Un de l’État-Nation et l’Un d’un grand système explicatif, le progressisme. Les individus y sont définis par leur statut économico-social, ils ont une identité fixe ; l’État-Nation est ce qui institue et fait vivre le Contrat social (c’est-à-dire un lien juridico-économique qui lie les individus entre eux) ; et le progressisme, ou l’idéologie du progrès, est la croyance dans le dépassement nécessaire du passé au profit d’une société parfaite toujours à venir.
À cet ensemble de valeurs va succéder, progressivement, un autre ensemble de valeurs – Gilbert Durand dit un autre imaginaire. Les valeurs qui ont fondé une époque, qui agrègent autour d’elles les hommes à un moment donné, finissent par être saturées (Sorokin) et d’autres valeurs émergent. C’est le balancier que la sagesse humaine sait reconnaître : à la Décadence peut succéder une Renaissance. C’est en ce sens qu’en mon temps, j’avais montré dans Le Temps des tribus (1988) qu’une autre manière d’être ensemble est en train d’émerger.
Il n’y a donc pas lieu de considérer que l’époque en gestation – ce que, avec quelques autres, je nomme la postmodernité – serait en queue de poisson ou une dislocation du corps social, mais tout simplement une autre manière de penser et de vivre, en mosaïque, la vie sociale. Le lien social, juridique et économique de la modernité se disloque effectivement. Les grands systèmes sociaux, de redistribution notamment, implosent ; l’égalité, valeur phare du républicanisme, est de moins en moins égale ; l’économique a pris le pas sur le social. Cette forme de solidarité étatique, abstraite, fondée sur une approche purement financière, laisse place à des formes de solidarité plus informelles, plus occasionnelles, plus éphémères.
C’est pour cela que j’ai inversé la distinction que faisait Émile Durkheim entre solidarité mécanique et solidarité organique. Il l’appliquait uniquement à l’organisation du travail : la société artisanale relevant de la solidarité mécanique (chacun fabrique un objet différent), tandis que la société industrielle, dans la complexité de son organisation du travail, relevait d’une sorte d’organicité. Quant à moi, j’ai considéré (La Violence totalitaire, 1980) qu’il fallait appeler la forme de solidarité fondée sur l’économique et le juridique une solidarité mécanique, car sans affect ni émotions, au contraire de la solidarité émergente. Cette dernière, fondée sur des communions émotionnelles, je l’appelle organique parce qu’elle met en jeu l’entièreté du corps individuel et social.
Durant l’âge moderne, ce fut une sorte de solidarité mécanique, verticale, venue du haut, qui constituait les institutions sociales. Dans le tribalisme contemporain, cette solidarité est organique, c’est-à-dire qu’elle est vécue d’une manière localiste. En elle, pour reprendre une expression de l’École de Palo Alto, ce qui va prédominer, c’est la proxémie. Pour le dire autrement, on ne peut comprendre l’environnement social qu’à partir de l’environnement naturel. L’utilisation de termes tels que « territoire » ou « terroir » souligne bien cette « einsteinisation » du temps, c’est-à-dire le moment où le temps se contracte en espace.
Cette Renaissance se vit difficilement. Mais au-delà de la sinistrose propre à l’intelligentsia française, il faut tout simplement reconnaître qu’une autre manière d’être ensemble est en train d’émerger. Cela, bien sûr, suscite des tensions qu’il est vain, selon la tradition hégéliano-marxiste, de vouloir dépasser (Aufhebung). Loin de déplorer le changement d’époque, il faut accompagner ces mutations, trouver les mots les plus justes pour « parler l’époque ». Il ne faut pas dénier le changement de valeurs, mais être attentif au dynamisme de ce qui est en train d’émerger et qui fait lien social.
Dans l’imaginaire postmoderne, ce qui diffère profondément de l’imaginaire moderne, c’est l’acceptation d’une harmonie des contraires. On ne veut plus dépasser les oppositions en une synthèse qui soit écrase un terme, soit affadit les deux ; on maintient la tension des opposés, ce que les philosophes médiévaux appelaient la coincidentia oppositorum. Bien sûr, une telle philosophie est très éloignée de nos normes académiques qui privilégient la progression de la thèse et de l’antithèse vers la synthèse. Mais elle est grosse de sens quand il s’agit de réfléchir à ce qui constitue le « ciment social » contemporain, ce qui peut faire que la société perdure malgré, justement, ces fractures et cette pluralité. C’est elle qui permet de comprendre ce qui fait que les différentes pièces de la mosaïque forment un plancher et un plafond solides pour la maison commune.
VDA/ Dans vos récents mémoires Mes Tribus, vous dénoncez un « conformisme logique » et une déconnexion profonde entre les élites technocratiques dirigées par la raison et un peuple qui vibre par les affects et l’émotion. Comment la France peut-elle surmonter ce divorce politique absolu sans basculer dans une violence systémique ou insurrectionnelle ?
Michel Maffesoli : Je considère en effet qu’il existe actuellement, comme cela se produit à chaque fin d’époque, un déphasage profond entre les élites et le peuple. Je renvoie à cet égard à mon ouvrage, écrit en collaboration avec Hélène Strohl, La Faillite des élites. Celles-ci, comme c’est fréquent dans toutes les périodes de décadence, sont encore les protagonistes de valeurs qui ne font plus sens. Ce sont justement les valeurs qui ont été élaborées à partir du XVIIe siècle, confortées par la philosophie des Lumières au XVIIIe siècle, puis par les grands systèmes sociaux du XIXe siècle.
Ces élites restent les protagonistes du trépied moderne : individualisme, rationalisme, progressisme. C’est cela même, en reprenant une expression du sociologue Émile Durkheim – dont j’ai occupé la chaire en Sorbonne pendant plus de trente ans –, que j’ai nommé le conformisme logique. Rappelons que quand je parle d’élites, il s’agit de ceux qui ont le pouvoir de dire et de faire : les politiques, les journalistes et les experts de tous ordres. Souvenons-nous à cet égard que le sociologue Vilfredo Pareto disait avec pertinence qu’arrivait inéluctablement, à certains moments de l’histoire, une « circulation des élites ».
À l’opposé de celles-ci, le peuple met essentiellement l’accent sur le « Nous », la communauté. Il vibre émotionnellement à partir des affects et des sentiments, le tout enraciné dans la Tradition. Pour le résumer en un oxymore qui m’est cher, il s’agit tout simplement de l’enracinement dynamique.
Face à ce décalage, il est certain que ce qui va prédominer est ce que j’ai nommé l’ère des soulèvements : insurrections, révoltes et « jacqueries contemporaines ». J’observe en effet qu’un peu partout dans le monde, et bien au-delà des partis politiques, droite et gauche confondues, les révoltes populaires rappellent que la démocratie c’est, stricto sensu, le pouvoir du peuple. Ainsi, au-delà d’une conception verticale qui est celle des élites technobureaucratiques, c’est l’horizontalité du monde qui va prédominer. Les réseaux sociaux, les forums de discussions et les blogs doivent nous rendre attentifs à cette inversion actuelle qui souligne la saturation de l’âge moderne.
Mais il ne faut pas interpréter ces soulèvements, ces manifestations de sécession ou le désintérêt pour la démocratie représentative comme des phénomènes purement négatifs et oppositionnels. Ce ne sont pas, en ce sens, des mouvements révolutionnaires. Ils ne préparent pas un changement de société. Souvent, les diverses manifestations de ces soulèvements revêtent un côté festif en même temps que protestataire. Surtout, ils ne se laissent pas enfermer dans un programme, une guerre des chefs, une course aux places et aux postes, caractéristiques de la politique politicienne de l’époque moderne.
Ces mouvements protestataires sont moqués par les élites politiques, et souvent sévèrement réprimés. La dynamique s’essouffle parfois, et le mouvement ne débouche pas sur des résultats selon les critères de la science politique classique. Je dirais que la protestation s’épuise dans l’acte même. Mais cette communion, fût-elle éphémère, fragile, spontanée et plus émotionnelle que purement rationnelle, est précisément ce qui fonde la cohésion sociale et l’enracinement dynamique.
Il faut accepter de ne plus vivre les yeux rivés sur les projets et les programmes futurs. Les très nombreuses expériences locales de solidarité, de fête et de diverses formes de communion édifient, dès à présent, une autre manière d’être-ensemble.
VDA/ Vous observez que « l’homme du désir succède à l’homme du besoin » et que le nomadisme contemporain redéfinit nos existences. Dans une France marquée par la précarité et l’anxiété économique, comment cet idéal du « présentéisme » et de la consommation symbolique peut-il s’exprimer sans exclure les franges les plus fragiles de la population ?
Michel Maffesoli : Il est en effet certain – et mon ami Jean Baudrillard l’avait souligné – que la caractéristique essentielle de l’âge moderne était le besoin, ce qu’il nommait la société de consommation et le système des objets. Cette prévalence du besoin était la conséquence directe d’une conception purement matérialiste ou économiciste du monde.
À mon sens, d’autres types de valeurs sont en train de naître. La dimension spirituelle et le retour du sacré en sont l’expression la plus visible. Dès lors, à l’encontre du narratif officiel, il n’est pas certain que ce qui soit primordial pour le peuple se retrouve dans les revendications du pouvoir d’achat, de l’indexation sur l’inflation et autres expressions du même ordre.
La seule définition que je me suis permis de donner de la postmodernité, c’était : « Synergie de l’archaïque et du développement technologique ». « Archaïque », en son sens étymologique, c’est ce qui est premier et fondamental : en la matière, il s’agit de la conjonction entre le tribalisme et Internet. Il est à cet égard intéressant de noter que les termes les plus fréquemment employés sur les réseaux sociaux sont la solidarité, le partage, l’échange et d’autres expressions du même ordre mettant l’accent sur la dimension symbolique de l’existence. Non plus le quantitatif, mais le qualitatif.
Tout cela est en particulier repérable chez les jeunes générations pour lesquelles la valeur travail, expression proposée par Karl Marx dans Le Capital, n’est plus la préoccupation dominante. Cela ne signifie pas que les jeunes ne voudraient plus rien faire, mais qu’ils veulent réduire au maximum le temps consacré à un travail purement alimentaire – un travail taylorisé, dans lequel ils ne peuvent exprimer aucune créativité. La taylorisation du travail a fait perdre tout sens autre que marchand au labeur. Dès lors, ce n’est plus celui-ci comme valeur suprême qui oriente les choix de vie des jeunes générations.
Des expressions telles que « faire de sa vie une œuvre d’art », « ne plus perdre sa vie à la gagner » ou « trouver une activité qui a du sens » sont de plus en plus prégnantes. Il n’est pas sûr que ce soient les personnes les plus précaires et les moins riches qui soient le plus focalisées sur le besoin de gagner toujours plus ! D’autant que les « élites » faisant fortune, dont les médias font des sortes d’icônes païennes, font surtout étalage de l’absurdité qu’il y a à amasser sur terre tant d’argent que, comme le dit la sagesse populaire, « on n’emportera pas dans sa tombe ».
C’est en ce sens que dans toute mon œuvre, j’ai rappelé que ce n’est pas la société parfaite à réaliser dans l’avenir qui est importante, mais ce que j’ai appelé « l’instant éternel ».





