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Henriette Caux : « La souveraineté numérique est une question de survie nationale »

Henriette Caux : « La souveraineté numérique est une question de survie nationale

Après avoir analysé les failles structurelles de l’État face aux récentes fuites de données massives du fisc, Vudailleurs.com interroge la politologue Henriette Caux. Absence de culture du risque, retard d’investissement et dépendance technologique : notre grand entretien sur le défi de l’indépendance numérique française.

VDA : Vous affirmez que le retard numérique de la France n’est pas lié à la taille de son marché face aux géants américains ou chinois, mais à un manque de vision stratégique. Pourtant, comment la France peut-elle rivaliser avec des pays comme Israël ou Taïwan, où la tech s’est développée sous la pression immédiate d’un impératif de survie nationale et de menaces existentielles permanentes ?

Henriette Caux : La comparaison avec Israël ou Taïwan est précisément très éclairante. Ces pays démontrent qu’il n’existe pas de fatalité liée à la taille d’un marché. Israël avec 10 millions d’habitants, la Corée du Sud avec 52,2 millions d’habitants ou Taïwan avec 23,3 millions d’habitants sont devenus des acteurs incontournables, voire hégémoniques, sur des segments clés du numérique, dont Israël sur la cybersécurité. Ils occupent une place stratégique majeure dans les technologies mondiales. Pourquoi ? Parce qu’ils ont fait de la technologie une question de survie nationale.

Face à une menace existentielle, ces États ont compris que, pour leur sécurité, ils devaient devenir le plus indépendants possible technologiquement dans un monde d’interdépendances et mettre en place une techno-stratégie politique nationale. Ils ont donc organisé une continuité entre la recherche, l’université, la défense, l’industrie et l’investissement.

C’est là que se situe, à mon avis, la véritable différence avec la France et l’Europe. Nous avons longtemps considéré le numérique comme un secteur économique parmi d’autres, alors qu’il est devenu un enjeu de puissance.

Nous devons prendre conscience de notre retard, voire de nos failles, et comprendre leur principale leçon : un pays devient technologiquement souverain lorsqu’il décide politiquement que certaines dépendances sont inacceptables.

La France l’a déjà fait dans son histoire. Elle l’a fait pour le nucléaire civil et militaire, pour le spatial, pour l’aéronautique. À chaque fois, il y avait une vision politique de long terme et une volonté de ne pas dépendre entièrement des autres.

La question n’est donc pas : « Sommes-nous assez grands pour rivaliser ? » La vraie question est : « Avons-nous encore la volonté politique d’organiser notre indépendance ? »

La souveraineté numérique ne dépend pas seulement de la taille d’un marché. Elle dépend de la capacité d’une nation à décider ce qu’elle refuse de perdre.

VDA : Vous critiquez la gestion « purement conjoncturelle » de l’État, qui envoie des commandos après les attaques au lieu d’agir en amont. Si la solution réside dans l’anticipation, comment un système administratif et budgétaire aussi lourd que le nôtre peut-il imiter la flexibilité d’agences comme la DARPA américaine, dont l’ADN est précisément de prendre des risques financiers majeurs là où personne n’ose investir ?

Henriette Caux : La DARPA (Defense Advanced Research Projects Agency) est une agence du Pentagone créée en 1958. C’est à elle qu’on doit Internet, le GPS, les drones, et aujourd’hui des IA capables de traquer des vulnérabilités logicielles. Son ADN : prendre des risques là où personne n’ose investir. Elle ne développe rien elle-même, mais orchestre des concours entre universités et start-up.

À titre d’exemple d’anticipation stratégique, cette agence avait dès août 2023 lancé une compétition dans le domaine de l’IA et de la cyberdéfense. Le concours 2025 pour la meilleure solution d’intelligence artificielle de cybersécurité, l’« AI Cyber Challenge » de la DARPA, était doté d’un prix de 8,5 millions de dollars en finale. Le second gagnant a remporté 2 millions de dollars.

Certes, il n’est pas nécessaire de demander à toute l’administration française de fonctionner comme la DARPA. Ce serait une erreur.

En revanche, il faut créer, à côté des procédures administratives classiques, des espaces capables d’investir rapidement et de prendre des risques, alors qu’aujourd’hui tout le monde s’abrite derrière le principe de précaution et la facilité de déléguer à des technologies étrangères.

C’est précisément ce qui distingue les grandes puissances technologiques des autres : la volonté de développer leurs propres technologies.

Le problème est moins administratif que culturel et politique. Il faut un pilote dans l’avion ; autrement, même si les mécaniciens sont bons, l’aéroplane ne décollera pas.

Nous savons mobiliser des moyens considérables lorsqu’une crise survient. Après une cyberattaque, nous envoyons des experts, nous déclenchons des plans d’urgence, nous créons des cellules de crise.

Mais la véritable question est : pourquoi attendons-nous toujours l’incendie pour envoyer des pompiers avec des extincteurs au lieu de nous doter de détecteurs de fumée et de systèmes d’extinction automatique ?

L’État doit apprendre à financer l’anticipation, ce qui réduira le coût des réparations.

L’administration comme les entreprises souffrent de travailler en silos (métier/Tech, filières entre elles) et d’un manque de contrôle et d’évolution des outils mis en place.

Cela suppose notamment de créer des structures disposant :

  • d’une grande autonomie de décision, de responsables de programmes proactifs et d’une acceptation de la prise de risque comme partie intégrante du processus ;
  • de budgets massifs et pluriannuels, l’épargne européenne étant souvent dirigée vers des secteurs moins risqués (comme l’immobilier) plutôt que vers la deeptech ;
  • de procédures d’achat accélérées favorisant la souveraineté ;
  • d’une gouvernance efficace pour surmonter les lourdeurs administratives et les divergences culturelles ;
  • d’une capacité à travailler directement avec les chercheurs et les entreprises ;
  • d’un véritable droit à l’expérimentation, mais avec des contrôles et des audits externes.

Des propositions franco-allemandes émergent régulièrement pour créer une structure agile européenne inspirée de l’agence allemande SPRIND et de la DARPA ; mais pourquoi pas une structure française ?

VDA : En pointant du doigt les « freins culturels » européens et la méfiance historique envers la machine, vous appelez à une cyberculture de la protection. Cependant, la France étant en queue de classement de l’OCDE pour ses filières scientifiques et techniques dans l’enseignement supérieur, ne souffrons-nous pas d’une carence de capital humain trop profonde pour espérer redresser cette souveraineté numérique à court terme ?

Henriette Caux : C’est probablement l’une des questions les plus importantes, surtout en cette période où l’on croit que l’intelligence artificielle va mettre les humains au chômage. Au contraire, aucune souveraineté technologique ne peut exister sans capital humain.

On peut acheter des logiciels, des serveurs ou des technologies. Mais on ne peut pas acheter durablement les compétences qui permettent de les créer, de les concevoir, de les mettre en œuvre, de les développer, de les maîtriser et de les contrôler.

Oui, la faiblesse quantitative — et non qualitative — de nos filières scientifiques et techniques constitue un handicap majeur. Et il serait dangereux de le nier.

Mais je refuse l’idée que ce handicap condamne la France.

La France possède encore des chercheurs remarquables, des ingénieurs de très haut niveau, des écoles d’excellence et des entreprises innovantes. Le problème est que nous ne produisons pas suffisamment de compétences à grande échelle et que nous avons parfois beaucoup de difficultés à retenir nos talents ou à leur donner les moyens de travailler et d’entreprendre en France.

Le redressement ne se fera donc pas en cinq ans. La formation est une politique de vingt ans.

C’est pourquoi il faut commencer immédiatement.

Cela signifie réhabiliter les sciences et les techniques dès l’école, développer massivement les formations en mathématiques, informatique, cybersécurité, intelligence artificielle et ingénierie. Il ne faudrait pas se contenter de les réserver à des élites, mais il s’avère nécessaire de créer une véritable culture numérique pour tous les citoyens, en commençant par les décideurs et les enseignants. Quand on voit que la rentrée scolaire de cette année est paralysée par des cyberattaques des systèmes de l’Éducation nationale, il paraît légitime de se dire qu’il faut passer à l’action en commençant par l’enseignement.

Car la cybersécurité n’est plus seulement une affaire d’experts.

Les récentes attaques et fuites massives de données nous le rappellent brutalement : notre société entière est devenue dépendante du numérique. Une erreur humaine, une faille organisationnelle ou une dépendance technologique peuvent désormais avoir des conséquences collectives considérables.

La souveraineté numérique commence donc par une cyberculture de la protection.

Nous avons longtemps cru que la technologie était une affaire d’ingénieurs. Elle est devenue une affaire de politique nationale, de citoyens, d’entreprises et de démocratie.

Henriette Caux, docteur en science politique (Université Paris II Panthéon-Assas) et présidente fondatrice du Think Tank Liberté et Prospective, livre son analyse sur les failles de l’État face aux cyberattaques et les leviers d’une véritable indépendance technologique.

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