Accueil / Les entretiens de vudailleurs / « Médias dépendants de l’État : le contre-pouvoir en danger » — Éric Le Ray

« Médias dépendants de l’État : le contre-pouvoir en danger » — Éric Le Ray

« Médias dépendants de l'État : le contre-pouvoir en danger » — Éric Le Ray

Internet, réseaux sociaux, algorithmes : le monde des médias traverse une crise de civilisation profonde. Pour comprendre cette mutation historique, VDA interroge Éric Le Ray, chercheur et auteur de l’ouvrage majeur Le journal sans journalistes ou le cinquième pouvoir des gens ordinaires. Qui détient l’information aujourd’hui ? Éléments de réponse.

VDA : Dans vos travaux, vous parlez beaucoup du « cinquième pouvoir ». Que représente-t-il exactement, et comment le citoyen peut-il vérifier l’information à l’ère numérique ?

Éric Le Ray : Le « cinquième pouvoir » désigne le pouvoir des citoyens ordinaires. Il s’est imposé grâce à Internet, aux réseaux sociaux, aux blogs et aux podcasts. Pendant longtemps, l’information était produite et verrouillée par les médias traditionnels, associés au « quatrième pouvoir ». Le public n’occupait alors qu’une position passive de récepteur.

Avec le numérique, cette situation change profondément. Chaque individu peut désormais recevoir, produire et diffuser de l’information. Il devient son propre média, sans nécessairement posséder une carte de presse ni être passé par une école de journalisme. Le citoyen n’est plus un simple consommateur : il devient une source et participe activement au débat public.

Le revers de la médaille : Cette multiplication des sources ne garantit pas automatiquement une information fiable. Les fausses informations ne sont pas nées avec Internet — elles existaient déjà au temps de l’imprimerie —, mais le numérique accélère leur diffusion.

Il est donc impératif de faire preuve d’esprit critique. Pour ne pas se faire manipuler, le public doit adopter des réflexes simples :

  • Comparer systématiquement plusieurs sources.
  • Vérifier les faits et rechercher rigoureusement le contexte.
  • Distinguer clairement l’information de l’opinion.
  • Identifier les biais idéologiques de l’auteur ou du support.

La liberté de publier doit impérativement s’accompagner d’une responsabilité individuelle et d’une volonté de rechercher la vérité.

VDA : La crise des médias fragilise les rédactions. Comment financer le journalisme aujourd’hui tout en préservant son indépendance et son éthique ?

Éric Le Ray : La crise du journalisme n’est pas seulement financière ou professionnelle. Elle correspond à une transformation plus vaste : le passage d’une civilisation de l’imprimé et des médias de masse à une civilisation numérique, fondée sur les écrans et les réseaux.

Le modèle traditionnel du journal reposait sur une organisation industrielle et centralisée. Ce modèle est aujourd’hui balayé par la baisse de la presse imprimée, le déplacement des budgets publicitaires vers les géants du web et la concurrence des médias citoyens. Pour survivre, certains grands médias cherchent à préserver leur ancien monopole par le biais de subventions publiques ou de réglementations protectrices.

C’est là que réside le danger. Cette dépendance à l’égard de l’État pose un problème majeur pour l’indépendance de la presse. Un média qui dépend du pouvoir politique pour sa survie économique risque d’échouer dans son rôle de contre-pouvoir. Je reste donc très méfiant face au retour de l’État dans le financement et la régulation des médias.

La qualité du journalisme ne dépend pas du statut professionnel de celui qui écrit, mais de la rigueur de son contenu :

  • Favoriser la diversité : Il faut encourager la liberté d’entreprendre, la concurrence et l’entrée de nouveaux acteurs sur le marché.
  • Multiplier les modèles : Le salut passera par les abonnements, le soutien direct des lecteurs et l’émergence de médias indépendants.

Dans le nouveau système technique numérique, la légitimité d’un média doit uniquement reposer sur deux piliers : la confiance de son public et la qualité de son travail.

VDA : L’intelligence artificielle s’impose partout. Quel est son impact réel sur le quotidien et l’avenir des journalistes ?

Éric Le Ray : L’intelligence artificielle constitue l’une des transformations les plus importantes du journalisme contemporain. Elle peut déjà être utilisée pour rechercher et classer des informations, surveiller les tendances, traduire des dépêches, transcrire des fichiers audio ou vidéo, produire des articles simples, personnaliser les contenus et gérer la présentation des pages en ligne.

Dans certains médias, ces outils ont permis d’augmenter la fréquentation des sites et le nombre d’abonnements. Ils peuvent aussi libérer du temps pour permettre aux journalistes de se consacrer à des tâches plus complexes, comme les enquêtes, l’analyse et la production de contenus à forte valeur ajoutée.

Mais l’intelligence artificielle ne constitue pas seulement un outil technique. Elle transforme l’organisation du travail et peut remettre en cause le rôle traditionnel du journaliste. Certaines tâches autrefois confiées à des rédacteurs ou à des éditeurs peuvent être automatisées. Le journaliste doit donc apprendre à travailler avec les algorithmes, à les contrôler, à vérifier leurs résultats et à comprendre leurs limites.

L’IA ne garantit pas, à elle seule, la vérité de l’information. Elle peut reproduire des erreurs, des biais ou des orientations idéologiques présentes dans les données auxquelles elle a accès. Elle peut aussi produire rapidement des contenus faux mais convaincants. Il serait donc dangereux de lui faire confiance de manière aveugle.

Le livre ne présente pas nécessairement l’IA comme un simple instrument destiné à aider le journaliste traditionnel. Elle participe à l’apparition d’un nouveau système technique et de nouveaux métiers de l’information. Le journaliste de demain devra peut-être être capable de concevoir, superviser, corriger et valider les outils numériques, tout en conservant une capacité d’analyse et de jugement.

Répondre

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

You don't have permission to register
error: Content is protected !!