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Christian de Boissieu : « L’Afrique fixe désormais ses conditions à la France et au monde »

Christian de Boissieu : « L’Afrique fixe désormais ses conditions à la France et au monde »

Face aux mutations de la géopolitique mondiale, l’Afrique réclame un changement de paradigme. Fin de l’aide paternaliste, souveraineté sur les métaux critiques, valorisation du capital naturel et arbitrage entre l’Europe et les BRICS : le continent entend désormais imposer ses conditions dans le grand jeu économique. Éclairage et perspectives stratégiques avec l’économiste Christian de BOISSIEU, professeur émérite à l’Université Paris-I Panthéon-Sorbonne et vice-président du Cercle des économistes.

Afrique, Ampleur de la piraterie maritime dans le golfe de Guinée
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VDA- Quelle architecture institutionnelle préconisez-vous pour que la revalorisation des contrats sur les métaux critiques finance la transformation structurelle locale, sans alimenter une simple redistribution de rente administrative ?

Christian de BOISSIEU. – Avant d’évoquer certains aspects institutionnels, je reviens sur la stratégie des pays du Sud producteurs de matières premières ou de métaux critiques. Ces pays doivent 1/réaliser systématiquement une intégration allant de l’amont vers l’aval (vers la consommation finale), afin de capter une part accrue de la valeur ajoutée et de la rente le long de la chaîne de valeur, 2/jouer de la concurrence entre les compagnies étrangères pour modifier les codes miniers et renégocier les contrats à leur avantage, 3/inscrire systématiquement les projets portant sur tel ou tel minerai, tel ou tel gisement, dans une démarche de programme économique et social à moyen-long terme, 4/avancer dans la voie de la diversification des activités pour se protéger (un peu) de la volatilité des prix des matières premières. Plus facile à dire qu’à faire…comme le montre l’exemple de la plupart des pays producteurs de pétrole.

L’incontournable outil du fonds souverain

Au plan institutionnel, la formule du fonds souverain demeure la meilleure manière de gérer la manne des minerais rares, et tous les pays du Sud y viennent plus ou moins vite. A condition que les fonds souverains soient gérés dans la transparence et avec une gouvernance crédible et digne de ce nom. A condition aussi que les fonds souverains, dans leur politique d’investissement, privilégient les financements durables (y compris « verts ») et locaux, même si leur rentabilité à court terme est aléatoire.

Ces fonds souverains, même s’ils doivent légitimement se préoccuper de la qualité de leur portefeuille et de leur niveau de risques, parce qu’ils exerçant une mission d’intérêt général doivent vraiment aider les Etats, souvent étranglés par leurs déficits et leurs dettes, à assurer les financements de long terme (y compris ceux de la transition écologique) requis. L’exigence vaut aujourd’hui pour les pays du Sud comme pour ceux du Nord.

VDA/ Face à la prédominance des marchés du Nord sur la finance climat, par quels mécanismes souverains les pays africains peuvent-ils imposer la monétisation de leur capital naturel (ex. Bassin du Congo) dans les bilans macroéconomiques mondiaux ?

Christian de BOISSIEU. – Malgré l’abondance de liquidités et d’épargne dans le monde, le financement de la transition énergétique et écologique (TEE) est un défi partout, au Nord comme au Sud. En raison des chocs géopolitiques et du manque de certitude et de confiance, l’épargne privée est principalement liquide ou orientée vers le court terme, alors que les besoins de financement s’inscrivent sur le long terme. De plus, financer la TEE vient s’ajouter à d’autres dépenses indispensables comme l’éducation, la santé ou la défense.

Dans les pays du Sud, je salue le retour en première ligne des banques de développement, après des interrogations et des périodes de doute. L’argent public, souvent rare et cher, doit être activé avec parcimonie en jouant sur les effets de levier et sur les dispositifs de garantie qui facilitent la mobilisation des financements privés. Mieux mobiliser l’épargne privée, qu’elle soit formelle ou informelle, suppose de mettre en place les bons produits financiers ainsi qu’une politique fiscale favorable à l’épargne longue.

Vers un marché régional du carbone en Afrique

En Afrique, les marchés financiers, qui ne sont pas toujours émergents, ne pourront jouer dans cette affaire qu’un rôle d’appoint. Quant aux banques, au Nord comme au Sud, il faudra infléchir la réglementation applicable dans un sens plus favorable aux financements bancaires à long terme.

Lutter contre le changement climatique implique de donner un prix au carbone, si possible élevé pour décourager les pollueurs. Les pays africains qui le veulent et le peuvent devront coopérer pour mettre en place un ou plusieurs marchés du carbone, à l’image de ce qui existe déjà en Europe ou aux États-Unis. La question de la taxe carbone appelle, en règle générale, une réponse régionale plutôt que nationale.

Je n’oublie pas l’engagement des pays du Nord de transférer 300 milliards de dollars par an d’ici 2035 vers ceux du Sud pour les aider à financer leur TEE. Je sais que les pays du Sud jugent ces sommes nettement insuffisantes. Mais nous, pays avancés, essayons au moins de tenir cet engagement !

Cours de l’or : analyse d’un marché stable mais sous tension
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VDA- Dans un contexte de fragmentation monétaire et de montée en puissance des BRICS, quelle offre de partenariat l’Europe peut-elle concrètement soumettre aux États africains sans conditionnalité asymétrique ni perte de compétitivité ?

Christian de BOISSIEU. – Effectivement, l’assistance doit laisser la place au partenariat, plus respectueux de la souveraineté des pays africains. Tel est le mot d’ordre officiel depuis 2025, même s’il faut du temps pour changer les comportements et les habitudes.

Du fait de ses contre-performances économiques et des divisions politiques internes à l’Union européenne, l’Europe résiste mal, sur la scène mondiale, aux visées des États-Unis, de la Chine ou de la Russie. Elle peut et elle doit néanmoins pousser à une représentation élargie de l’Afrique à la table du G20 (un élan renforcé depuis l’intégration de l’Union africaine comme membre permanent du G20), ainsi qu’à la promotion indispensable de leaders en provenance du Sud à la tête du FMI ou de la Banque mondiale.

Vers une souveraineté financière et monétaire accrue

La plupart des défis doivent être abordés par les pays africains eux-mêmes, dans le respect de leurs objectifs propres et de leur souveraineté. Je pense, par exemple, à la nécessaire réforme du franc CFA (alors que la Cédéao accélère ses préparatifs politiques en vue de la transition vers la monétisation de la future devise régionale), et de façon plus large à l’indispensable coopération monétaire et financière dans plusieurs sous-régions de l’Afrique.

Pour la gestion des dettes, il faut aussi favoriser l’essor d’une agence de rating panafricaine, en partant de ce qui existe déjà (je pense en particulier à l’agence de notation Bloomfield), et encourager la création d’un réseau de places financières permettant aux bourses africaines d’atteindre la taille critique. Sur tous ces sujets comme sur d’autres, l’Europe peut aider si on le lui demande. Elle doit le faire, je le répète, dans le respect de cette logique de partenariat et de la souveraineté de chacune des parties concernées.

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