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Les Balkans occidentaux : le front géopolitique que le G7 ne voit pas Par Guillaume-Abraham MOUSELLI

Carte du Moyen‑Orient montrant le Golfe comme carrefour stratégique reliant l’Inde, la Chine, l’Europe et les États‑Unis, symbole d’un nouvel équilibre mondial.

Les Balkans occidentaux, angle mort du G7 ?

Quelques jours après le sommet UE-Balkans occidentaux organisé à Tivat, au Monténégro, les dirigeants des pays du G7 se retrouvaient à Évian pour un sommet  marqué par les questions de sécurité économique, de souveraineté technologique et de compétition stratégique. Guerre en Ukraine, intelligence artificielle, minerais critiques ou encore résilience des chaînes d’approvisionnement ont dominé les débats.

À première vue, les Balkans occidentaux semblent avoir été les grands absents de ce sommet. La région apparaît peu dans les conclusions officielles et demeure souvent reléguée au second plan des grandes réflexions stratégiques européennes. Pourtant, ce serait une erreur de considérer les Balkans comme une simple périphérie des enjeux abordés à Évian.

Car les questions qui ont dominé le G7 se posent aujourd’hui avec une acuité particulière dans cette région. Rivalités d’influence, sécurité énergétique, ressources stratégiques, compétition économique entre puissances et élargissement de l’Union européenne s’y croisent de manière particulièrement visible. Plus qu’un angle mort, les Balkans occidentaux apparaissent comme l’un des espaces où se matérialisent concrètement les transformations de l’ordre international.

Le sommet d’Évian a confirmé une tendance désormais bien installée : le retour de la puissance dans les relations internationales. Durant plusieurs décennies, l’interdépendance économique et la mondialisation avaient laissé penser que les logiques de coopération l’emporteraient progressivement sur les rapports de force traditionnels. Cette hypothèse est aujourd’hui largement remise en question.

Les discussions du G7 ont mis en lumière un monde où les États cherchent à réduire leurs dépendances, à sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement et à préserver leurs intérêts industriels. L’intelligence artificielle n’est plus seulement perçue comme une innovation technologique mais comme un levier de puissance. Les minerais critiques, indispensables à la transition énergétique et aux nouvelles technologies, sont devenus des ressources stratégiques. Quant aux infrastructures, elles sont désormais envisagées autant comme des outils économiques que comme des instruments d’influence.

Face à la multiplication des crises et à l’affirmation de nouvelles rivalités géopolitiques, l’Union européenne redécouvre l’importance de son voisinage immédiat. C’est précisément dans ce contexte que les Balkans occidentaux retrouvent une place centrale dans les réflexions stratégiques européennes.

L’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 a profondément modifié la perception européenne de l’élargissement. Longtemps présenté comme un processus essentiellement institutionnel fondé sur les réformes et l’adoption de l’acquis communautaire, celui-ci est désormais envisagé sous un angle beaucoup plus stratégique.

Ce changement est apparu clairement lors du sommet de Tivat. Les dirigeants européens y ont multiplié les références à la sécurité du continent, tandis qu’Ursula von der Leyen qualifiait l’élargissement d’« impératif géostratégique ». Le choix des mots n’est pas anodin. Il traduit la prise de conscience que l’intégration des Balkans occidentaux ne relève plus uniquement d’une logique politique ou économique, mais également d’une réflexion sur la stabilité et la sécurité de l’Europe.

La guerre en Ukraine a rappelé aux Européens qu’aucun vide géopolitique ne demeure longtemps inoccupé. Depuis plusieurs années, la Chine a renforcé sa présence économique dans les Balkans à travers des investissements dans les infrastructures, les transports et certains secteurs industriels. La Russie conserve quant à elle des relais politiques, énergétiques et culturels importants. Dans plusieurs capitales européennes, l’idée s’est progressivement imposée que l’avenir des Balkans occidentaux ne pouvait plus être considéré comme une question secondaire.

Aucun pays ne reflète mieux ces ambiguïtés que la Serbie. Candidate à l’Union européenne depuis plusieurs années, elle entretient simultanément des relations étroites avec Bruxelles, Moscou et Pékin. Le pays demeure engagé sur la voie européenne tout en refusant de s’aligner sur les sanctions imposées à la Russie depuis le début de la guerre en Ukraine.

Belgrade se retrouve ainsi au cœur d’une équation de plus en plus complexe pour Bruxelles. La question n’est plus uniquement de savoir si un pays remplit les critères d’adhésion. Elle est également de déterminer dans quelle mesure les futurs membres partagent les orientations stratégiques du bloc européen. À travers la Serbie, c’est donc la question de la cohérence géopolitique de l’élargissement qui se trouve posée.

Mais l’importance des Balkans occidentaux ne se limite pas aux considérations politiques. La région occupe également une position géographique particulièrement stratégique. Située au carrefour de l’Europe centrale, de l’Adriatique, de la Méditerranée orientale et de la Turquie, elle constitue un espace de transit essentiel pour les échanges commerciaux, les infrastructures de transport et certains corridors énergétiques.

L’intérêt renouvelé de l’Union européenne pour les Balkans occidentaux ne s’explique pas uniquement par des considérations sécuritaires ou par la relance du processus d’élargissement. Il répond également à des enjeux économiques de plus en plus stratégiques.

La Serbie en offre aujourd’hui l’exemple le plus visible. Le projet de lithium de Jadar, développé dans l’ouest du pays, est désormais considéré comme l’un des plus importants gisements européens de ce minerai devenu indispensable à la production de batteries et de véhicules électriques. À l’heure où les grandes puissances cherchent à sécuriser leurs approvisionnements en matières premières critiques, ce projet dépasse largement le cadre serbe.

Son importance illustre une évolution plus profonde du regard porté par Bruxelles sur la région. Les Balkans occidentaux ne sont plus seulement envisagés comme un espace à stabiliser ou à intégrer progressivement au projet européen. Ils apparaissent désormais comme un maillon potentiel de la souveraineté industrielle européenne. Dans un contexte marqué par la compétition économique mondiale et la volonté de réduire certaines dépendances extérieures, les ressources stratégiques de la région contribuent à renforcer encore davantage son importance géopolitique.

La Serbie n’est d’ailleurs pas un cas isolé. À l’image d’autres régions situées à la frontière des grands espaces géopolitiques, les Balkans occidentaux deviennent un terrain de concurrence entre plusieurs acteurs. Union européenne, Chine, Russie, Turquie ou encore pays du Golfe y développent des stratégies d’influence qui dépassent largement le cadre régional.

Dans ce contexte, plusieurs États de la région cherchent à diversifier leurs partenariats afin de préserver leurs marges de manœuvre. Cette logique n’est pas sans rappeler celle observée dans certaines puissances émergentes ou au sein des monarchies du Golfe, qui privilégient de plus en plus des stratégies de multi-alignement plutôt qu’une appartenance exclusive à un bloc.

Longtemps perçus comme une périphérie européenne en attente d’intégration, les Balkans occidentaux sont redevenus un espace stratégique au cœur des rivalités contemporaines. Si le G7 d’Évian a principalement porté son attention sur les grands équilibres mondiaux, les débats de Tivat ont rappelé que certaines des recompositions géopolitiques les plus importantes se jouent aujourd’hui aux portes mêmes de l’Union européenne.

La manière dont Bruxelles répondra à ce défi dira beaucoup de ses ambitions en tant qu’acteur géopolitique au cours des prochaines années.

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