Alors que l’économie mondiale se réorganise en grands blocs Nord-Sud, l’axe Afrique-Méditerranée-Europe (AME) peut-il s’imposer face aux géants américain et asiatique ? Dans cet entretien accordé à VDA, Jean-Louis Guigou, ancien professeur d’économie et président-fondateur de l’IPEMED — auteur de Le Monde en 3 verticales (Karthala) —, plaide pour la fin de l’économie de rente et l’avènement d’une réelle co-production industrielle.

VDA/ Vous opposez la mondialisation « horizontale » des trente dernières années à un monde qui se reconfigure en trois grandes régions verticales (Amériques, Asie-Pacifique, AME). En quoi le modèle d’intégration de l’axe Afrique-Méditerranée-Europe se distingue-t-il fondamentalement des modèles américain — que vous décrivez sous le prisme de la soumission des États associés — ou asiatique, et comment éviter que cette « verticalité » ne soit perçue comme une résurgence paternaliste ou néocoloniale de l’Eurafrique ?
Jean-Louis Guigou : Dans ce monde chaotique, les entreprises recherchent plus que jamais la stabilité et la sécurité. Pour ce faire, elles privilégient la proximité avec leurs partenaires (clients, fournisseurs, etc.), car l’éloignement est source d’insécurité. Voilà pourquoi l’économie mondiale libérale se transforme et se régionalise. La CIA constate elle-même que se constituent trois « silos séparés », ce que j’appelle des régions verticales au sens géographique, avec un pied au Nord et un pied au Sud.
Les chaînes de valeur se compactent. L’économie et la géographie imposent que la proximité, les complémentarités et les solidarités de fait entre les populations (par exemple les diasporas) soient privilégiées et valorisées.
Pour moi, verticale (au sens géographique) ne veut pas dire verticalité (au sens de l’autorité) :
- La région Asie-Pacifique rassemble dans un traité économique, le Regional Comprehensive Economic Partnership (RCEP), 15 pays dont le Japon, la Chine, les pays de l’ASEAN et, au Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. La Chine et les autres pays asiatiques ont privilégié une alliance économique avec une redistribution des appareils de production et l’implication des organisations patronales.
- L’intégration des trois Amériques, de son côté, est dominée par l’hégémonie américaine et par la doctrine de Monroe (1823) : « L’Amérique aux Américains ». Le Président Trump provoque et maltraite ses voisins en redessinant l’image qu’il privilégie du continent nord-américain, annexant virtuellement le Groenland, le Canada, le Mexique, les Antilles françaises et Cuba ! C’est ce même Président Trump qui a créé en 2018 l’ACEUM (Accord Canada–États-Unis–Mexique) en remplacement de l’ALENA, qui reste un très grand succès et qu’il menace de détruire.

Pour la région Afrique-Méditerranée-Europe, je partage l’avis du Président Macky Sall :
« L’Europe est le partenaire naturel de l’Afrique, alors que les États-Unis et la Chine sont des partenaires occasionnels. »
Dès lors, se pose un certain nombre de questions : les Africains peuvent-ils être certains des intentions partenariales, équilibrées et durables des Européens travaillant avec et pour l’Afrique ? Et inversement, l’Europe peut-elle être sûre que les pays africains privilégieront à nouveau des relations économiques, cette fois équilibrées, avec l’Europe ?
Cette stratégie de régionalisation en trois verticales Nord-Sud doit privilégier la sphère économique pour offrir une zone de stabilité aux entreprises qui cherchent à compacter leurs chaînes de valeur sans tomber dans le piège de la fermeture des frontières au niveau national. Il est souhaitable que les politiques fixent le cap et définissent les objectifs de l’intégration régionale Nord-Sud, mais il faut aussi que les organisations patronales africaines, méditerranéennes et européennes s’emparent de ce sujet de la régionalisation économique et fassent des propositions.
Ce sont les entreprises des deux continents, à travers la Méditerranée, qui doivent s’exprimer sur le partenariat utile et possible :
- La co-production comme modèle : partenariat, transfert de technologie, partage de la valeur ajoutée ;
- Une institution financière intercontinentale : associant l’Union européenne et l’Union africaine pour assurer la sécurité des investissements et la mobilité des capitaux ;
- Des Zones Économiques Spéciales (ZES) : complétées par le jumelage avec les clusters européens et les districts italiens ;
- Des écoles de management intercontinentales : pour brasser les élites des deux continents.
Pourquoi ne pas reprendre aussi l’idée émise par certains Africains de créer un Comité des Sages (africains, méditerranéens, européens) constitué d’anciens leaders politiques ? En priorité, les entreprises et le Comité des Sages pourraient recommander au monde politique de mettre en place les quatre instruments développés au sein du réseau de La Verticale AME :
- Une fondation pour enrichir le contenu de l’intégration régionale Nord-Sud en mobilisant les meilleurs laboratoires économiques de la région ;
- Une institution financière intercontinentale ;
- Un traité économique inspiré de l’ACEUM ou du RCEP ;
- Une instance souple et informelle de concertation politique entre l’Union européenne et l’Union africaine.
En prenant en compte les intérêts de chacun pour construire un avenir commun, il doit être possible de surmonter les mémoires meurtries par le passé.
VDA/ Vous affirmez que l’Afrique doit sortir de l’économie de rente et de l’extraction brute pour s’industrialiser via la coproduction et des chaînes de valeur partagées avec l’Europe. D’un point de vue géo-économique, quels arbitrages majeurs le « capital » européen doit-il accepter de faire aujourd’hui pour dépasser la simple logique de marché prospectif et devenir un véritable partenaire de co-investissement industriel au Sud ?
Jean-Louis Guigou : On pourrait s’inspirer des recommandations de l’économiste japonais Kaname Akamatsu (théorie du vol d’oies sauvages) qui ont si bien réussi entre le Nord et le Sud des pays asiatiques : le moment est venu où le capital du Nord doit descendre vers les populations du Sud ; ce ne sont plus les populations du Sud qui doivent monter vers le capital du Nord.
Développer la co-production : La co-production entre entreprises européennes et africaines doit être privilégiée pour faciliter le partenariat, les transferts de technologie et le partage de la valeur ajoutée. Une telle orientation créerait des emplois pour les jeunes Africains, mais aussi en Europe, en stimulant la production simultanément sur les continents européen et africain.
Produire sur place : Les entreprises européennes doivent privilégier la production sur place en Afrique par la transformation des matières premières, avec pour objectif de satisfaire les marchés intérieurs africains et non les exportations à bas coût vers l’Europe.
Rompre avec l’échange inégal : L’Europe ne doit plus privilégier les importations de matières premières à bas coût venant d’Afrique pour, en retour, exporter vers l’Afrique des produits sophistiqués souvent non adaptés au marché africain (comme des voitures avec beaucoup d’électronique, difficilement réparables sur place).
VDA/ Face au vieillissement et aux tensions protectionnistes de l’Europe d’un côté, et à la pression de la transition démographique africaine de l’autre, vous proposez de « faire région ». Quel est selon vous le principal obstacle stratégique à la concrétisation de cette « ÂME » : le manque de volonté politique des dirigeants européens, le déficit institutionnel du dialogue euro-africain, ou la concurrence directe d’autres puissances globales déjà très implantées sur le continent africain ?
Jean-Louis Guigou : « Faire région » implique la prise en compte des intérêts de chacun et des intérêts communs équilibrés entre les pays des deux continents, africain et européen.
Chaque continent aborde les 25 prochaines années avec ses propres défis :
Pour l’Europe : le vieillissement de sa population, la difficile réindustrialisation, la menace d’une immigration massive, ainsi que le décrochage économique et technologique par rapport aux États-Unis et à la Chine.
Pour l’Afrique : la forte population de jeunes adultes travailleurs potentiels, mais aussi la baisse de la natalité qui est déjà engagée ; la volonté et la nécessité de s’industrialiser ; les transitions numérique et énergétique à assumer ; l’intelligence artificielle, ainsi que la rénovation indispensable de la gouvernance politique.
Si l’Europe reste seule, elle risque d’être marginalisée. Si l’Afrique reste seule, elle risque de continuer à être pillée
Ensemble, en tenant compte des erreurs passées — néocolonialisme, paternalisme, prédation d’un côté ; irresponsabilité, court-termisme, clanisme et gouvernance à améliorer de l’autre —, l’Afrique et l’Europe, à travers la Méditerranée, pourraient créer une espérance historique pour les jeunes des deux continents. Ensemble, l’Afrique, la Méditerranée et l’Europe pourraient, en peu d’années, créer une région mondiale verticale qui soit la révélation au monde de ce que l’humanité a de meilleur.
Le principal obstacle stratégique à la construction de cet axe AME est :
- En Europe : la myopie et le manque de courage du monde politique et de nombreux intellectuels ;
- En Afrique : l’absence d’intégration économique africaine et les lacunes de la gouvernance.
La tyrannie du court terme empêche chacun de penser l’avenir, et l’individualisme empêche de donner un sens collectif à l’histoire.
En revanche, le monde des grandes entreprises me semble très ouvert à cette problématique de la régionalisation de l’économie mondiale avec un pied au Nord et un pied au Sud.





