Le Congrès de Mitzic occupe une place singulière dans l’histoire politique de l’Afrique centrale. Il fut, selon plusieurs sources, le premier sommet transnational réunissant les différents groupes Fang du Gabon, du Cameroun, de Guinée équatoriale et du Congo. L’objectif était double : redécouvrir un patrimoine culturel commun attribué à l’ancêtre Afiri Kara, et affirmer une position politique face aux puissances coloniales européennes qui redessinaient la région selon leurs propres intérêts.
Ce moment marque ce que l’on pourrait appeler la « fanguisation » de la sous-région : une tentative de structurer un espace culturel, linguistique et politique cohérent, à l’échelle de l’Afrique centrale.
Un projet politique inédit : l’État Ayong
D’après Julián Bibang Oyee (La migración fang, 1995), l’idée d’un grand ensemble Fang prit forme au Cameroun vers 1925 sous le nom d’État Ayong (« l’Union du peuple »). Ce projet rassemblait les Béti (Ewondo, Eton), les Bulu, les Fang, les Ntumu et les Okak. En 1947, d’autres groupes — Mekè, Zaman, Mvègn, Bene — rejoignirent l’initiative.
Autrement dit, toutes les composantes du monde fang étaient représentées.
À l’issue du Congrès, Léon Mba Minko — futur premier président du Gabon — fut désigné président de l’UNIFANG, l’Union du peuple Fang. Ce choix illustre la volonté de donner une dimension institutionnelle à ce mouvement.
Un contexte politique explosif (1940–1947)
Pour comprendre les motivations du Congrès, il faut revenir au climat politique de l’époque. Les années 1940 sont marquées par une intensification des tensions entre populations locales, colons français et allemands, et groupes installés sur les côtes gabonaises. Les Fang, comme d’autres peuples, subissent des pressions multiples.
1946 est une année charnière :
- entrée des premiers députés gabonais à l’Assemblée nationale française ;
- victoire de Jean-Hilaire Aubame au scrutin du 10 novembre ;
- retour d’exil de Léon Mba et création du Comité Mixte Gabonais.
Dans le même temps, la colonisation commence à se fissurer. Nicolas Metegue N’Nah rappelle que les années 1940 marquent « le début de la fin du régime colonial », avec une montée des revendications de liberté, de droits et d’autonomie.
La Conférence de Brazzaville 1944, présidée par de Gaulle, ouvre la voie à une réflexion sur l’avenir des colonies françaises. Les peuples colonisés, dont les Fang, y voient une opportunité : celle de redéfinir leur place, voire de préparer une rupture.
Entre indépendance africaine et projet fang
Alors que de nombreux peuples africains luttent pour l’indépendance, les Fang poursuivent une ambition parallèle : créer un espace politique autonome, structuré selon leurs propres institutions, leurs propres normes, leur propre vision du monde.
Ce projet n’est pas seulement une réaction à la domination coloniale. Il est aussi une réponse aux tensions internes, aux rivalités locales, et à la nécessité de se protéger face à des dynamiques régionales complexes.
La « fanguisation » devient alors une stratégie :
- affirmer une cohésion culturelle ;
- consolider une unité politique ;
- se préparer à un avenir post-colonial incertain.
un moment fondateur, souvent méconnu
Le Congrès de Mitzic n’est pas un simple épisode historique. C’est la première tentative collective des Fang de reprendre en main leur destin, de se projeter comme une entité politique cohérente dans une Afrique centrale en pleine mutation.
Il révèle une volonté d’unité, une conscience historique, et une ambition institutionnelle rarement évoquées dans les récits classiques de la décolonisation.
Comprendre Mitzic, c’est comprendre une autre manière d’envisager l’histoire : non pas seulement celle des États modernes, mais celle des peuples qui ont tenté, parfois contre tous les obstacles, de se constituer en nations.





