Un projet financé par l’Union européenne revisite la manière dont l’Église catholique romaine s’est positionnée face au racisme anti‑noir, depuis l’entre‑deux‑guerres jusqu’aux bouleversements des années 1960. Alors que les études sur la race se sont multipliées depuis quarante ans, l’histoire intellectuelle de l’antiracisme, en tant qu’idéologie mondiale du XXᵉ siècle, reste étonnamment lacunaire.
« L’antiracisme doit être compris comme un mouvement d’opinion pluriel, parfois contradictoire, en constante évolution. Cette grille de lecture vaut aussi pour les institutions religieuses, et notamment pour l’Église catholique confrontée à la question de la “ligne de couleur” », souligne Matteo Caponi, coordinateur du projet US‑E AntiRacism.
Entre antiracisme chrétien et soupçon de suprématie blanche
Le projet, soutenu par les Actions Marie Skłodowska‑Curie, s’est attaché à déconstruire deux visions antagonistes qui dominent encore le débat public : d’un côté, l’idée d’un antiracisme chrétien « naturel » ; de l’autre, celle d’une suprématie blanche inscrite dans l’ADN du christianisme occidental.
« Ces deux clichés obscurcissent l’analyse historique », insiste Caponi.
Quand l’Église découvre tardivement le mot “antiracisme”
L’un des résultats les plus frappants du projet est la mise en évidence d’un fait méconnu : le terme même d’“antiracisme” n’entre dans le discours catholique qu’à partir des années 1960, et non sans résistances.
Jusque‑là, les catholiques opposés au racisme s’appuyaient sur une notion plus ambivalente : l’interracialisme, une approche paternaliste visant à promouvoir la coexistence raciale sans remettre en cause les hiérarchies implicites.
« Les catégories de “racisme” et d’“antiracisme” ont été forgées comme outils polémiques face au nazisme. Cette origine a profondément influencé la pensée catholique jusqu’à la remise en cause globale des théories raciales dans les années 1960 », explique Caponi.
De l’“apostolat nègre” à la condamnation de la ségrégation
Pour étayer cette thèse, le projet a croisé archives, presse catholique et correspondances diplomatiques. Il retrace ainsi l’évolution d’une mentalité : du paternalisme missionnaire de l’« apostolat nègre », soucieux du « bien‑être » des Noirs, à la condamnation explicite de la discrimination raciale au moment du concile Vatican II.
Cette mutation s’est opérée sous l’effet de trois phénomènes massivement médiatisés :
la ségrégation Jim Crow aux États‑Unis,
l’apartheid sud‑africain,
la décolonisation.
Ces événements ont contribué à forger une sensibilité catholique plus attentive à la question noire.
Une prise de conscience mondiale… mais non exempte d’angles morts
Les recherches montrent que cette évolution fut le fruit d’un double mouvement :
les catholiques américains, engagés dans l’interracialisme, ont pris conscience du racisme en se confrontant au totalitarisme d’extrême droite ;
les catholiques européens – en France, en Italie et au Saint‑Siège – ont révisé leurs positions à la lumière des drames se déroulant hors d’Europe.
Mais cette dynamique n’était pas dépourvue de biais. « L’Église a souvent considéré le racisme comme un phénomène extérieur à elle‑même, presque exogène », note Caponi.
De plus, jusque dans les années 1950, nombre de responsables catholiques estimaient encore que certaines formes de discrimination “temporaire” pouvaient être légitimes – un point crucial pour comprendre la persistance du racisme anti‑noir.
Redonner de la nuance au débat contemporain
Le projet US‑E AntiRacism propose ainsi une relecture complète du discours catholique sur le racisme anti‑noir, éclairée par les apports de l’histoire culturelle et mondiale.
Il offre également un recul salutaire sur les débats actuels autour de l’antiracisme, du christianisme et du « privilège blanc ».
« Notre ambition est modeste, mais nécessaire : lutter contre la tendance actuelle à figer le débat public dans des positions rigides, au détriment d’une compréhension nuancée du passé », conclut Matteo Caponi.






