Entretien exclusif avec Maxime Delavallée, cofondateur de CrushON et secrétaire général de la Fédération de la Mode Circulaire (FMC)
VDA : Comment la FMC peut-elle peser économiquement et éviter que la transition ne profite qu’aux seuls géants du secteur ?
Maxime Delavalle : La transition circulaire est un mouvement collectif. Elle ne se fera pas contre les grands groupes : elle se fera avec eux, ou ne se fera pas. Depuis trois ans, la FMC construit précisément cette table commune où se retrouvent des acteurs qui, jusqu’ici, évoluaient en silos : des groupes comme LVMH, Galeries Lafayette ou SMCP, des plateformes telles que Vestiaire Collective, eBay ou CrushON, des spécialistes de la traçabilité comme Fairly Made ou Trace for Good, des solutions technologiques comme Prolong ou Save Your Wardrobe, ainsi que des opérateurs de terrain comme Gebetex, Philtex, Reekom ou United Repair Center.
Tous n’ont pas les mêmes urgences, mais ils partagent une conviction : le marché textile évolue structurellement vers plus de circularité. Ceux qui ne s’y engagent pas aujourd’hui subiront la transition plutôt que de la piloter. Notre rôle est d’accélérer cette convergence en normalisant les pratiques, en formulant des propositions réglementaires et en produisant des données sectorielles partagées.
VDA : Dans un contexte de relocalisation, la mode circulaire peut-elle devenir un levier industriel ?
M.D. : Le débat sur la souveraineté industrielle a longtemps ignoré une réalité pourtant déjà installée : la France dispose d’une véritable infrastructure circulaire, faite de centres de tri, de plateformes de calibration et de réseaux de revalorisation. Ce sont des maillons non délocalisables, intensifs en emploi local, qui transforment un gisement produit sur le territoire en valeur économique.
Le marché français de la mode circulaire représente déjà 6,8 milliards d’euros, et pourrait atteindre 14 milliards d’ici 2030. À l’échelle européenne, il dépasserait 31 milliards selon notre étude FMC x KPMG. La question n’est plus « faut-il y aller ? » mais « souhaitons-nous structurer la filière maintenant, ou laisser d’autres le faire à notre place ? ».
VDA : La circularité peut-elle réduire la dépendance aux matières premières sans nuire à la compétitivité ?
M.D. : La dépendance du textile aux matières premières importées — coton, polyester pétrochimique — est un fait. La circularité y répond, non par substitution immédiate, mais par une réduction progressive de l’exposition aux marchés primaires, à mesure que les volumes collectés et revalorisés montent en puissance.
Le frein n’est plus la volonté, mais la capacité industrielle. Les acteurs qui investissent dans le tri, la remise en circulation et la transformation des flux construisent une résilience que les approvisionnements classiques ne peuvent offrir. La FMC fédère précisément ces solutions industrielles émergentes.
VDA : Comment garantir que les plateformes circulaires créent de l’emploi et de la valeur en France ?
M.D. : Deux modèles coexistent. Les grandes marketplaces C2C ont ouvert le marché et génèrent des volumes considérables, avec une création de valeur parfois localisée en France, parfois ailleurs. En parallèle, un second modèle émerge : celui d’acteurs B2B ancrés dans la chaîne physique, qui relient les industriels du tri aux grands retailers.
Des solutions comme CrushON Connect, les projets soutenus par Refashion ou les outils déployés par les membres de la FMC s’appuient sur des flux locaux, des emplois de tri, de logistique et de vente qui ne se délocalisent pas. La souveraineté numérique, dans ce secteur, ne se joue pas uniquement sur le développement logiciel : elle se joue aussi dans la capacité à renforcer les acteurs physiques du territoire.






