Dans les steppes de Mongolie intérieure, loin des capitales où se dessinent habituellement les stratégies énergétiques, la Chine expérimente ce que certains présentent déjà comme une révolution silencieuse : un réacteur nucléaire au thorium, alimenté par des sels fondus. L’annonce a suscité un regain d’intérêt mondial pour cet élément longtemps relégué au rang de curiosité scientifique. Le thorium, abondant, faiblement radioactif, pourrait-il devenir l’un des piliers du nucléaire du XXIᵉ siècle ?
La question mérite d’être posée, tant elle touche à des enjeux qui dépassent largement la seule innovation technologique. Elle interroge notre rapport à l’énergie, à la souveraineté et à la sécurité, dans un monde où la transition énergétique se heurte à des contraintes physiques que l’enthousiasme politique ne suffit plus à masquer.
Un pari technologique ancien, remis au goût du jour
Le thorium n’est pas une découverte récente. Dès les années 1950, les États-Unis avaient envisagé son utilisation dans des réacteurs à sels fondus. Mais la logique géopolitique de la guerre froide — qui privilégiait l’uranium enrichi, indispensable à la fabrication d’armes — a relégué cette filière dans l’ombre. La Chine, en relançant ce programme, ne fait donc pas œuvre de pionnier : elle réactive une piste abandonnée par les puissances occidentales, mais dont le potentiel n’a jamais été totalement oublié.
Le thorium présente plusieurs avantages théoriques :
- il est trois à quatre fois plus abondant que l’uranium ;
- il produit moins de déchets à longue durée de vie ;
- il réduit les risques de fusion du cœur grâce à l’utilisation de sels fondus ;
- il limite les possibilités de prolifération nucléaire.
Autant d’arguments qui séduisent les partisans d’un nucléaire « propre », plus sûr, plus durable.
La Mongolie intérieure, laboratoire géopolitique
Que cette expérimentation se déroule en Mongolie intérieure n’est pas anodin. Cette région, riche en terres rares, est devenue l’un des centres névralgiques de la stratégie énergétique chinoise. Pékin y voit un terrain idéal pour tester des technologies sensibles, loin des regards internationaux mais au cœur de son appareil industriel.
Le choix du thorium s’inscrit dans une logique plus large : réduire la dépendance à l’uranium importé, sécuriser les approvisionnements, et prendre une longueur d’avance dans une filière où l’Occident hésite encore. Car derrière la question technique se profile une question de puissance. Celui qui maîtrisera le thorium pourrait redéfinir les équilibres énergétiques mondiaux.
Un avenir encore incertain
Faut-il pour autant considérer le thorium comme la solution miracle ? Rien n’est moins sûr. Les défis restent considérables :
- la technologie des sels fondus n’a jamais été déployée à grande échelle ;
- les matériaux doivent résister à des conditions extrêmes ;
- les coûts réels de la filière restent inconnus ;
- la sûreté doit être démontrée sur plusieurs décennies.
Le thorium n’est pas une baguette magique. Il est une promesse — séduisante, mais encore fragile.
Une question politique autant que scientifique
Le débat sur le thorium révèle une tension profonde : comment concilier la nécessité d’une énergie décarbonée, stable et abondante, avec les exigences de sécurité et de souveraineté ? Les énergies renouvelables progressent, mais leur intermittence impose des solutions d’appoint. Le gaz expose à la dépendance géopolitique. Le nucléaire classique suscite des réticences. Dans ce paysage fragmenté, le thorium apparaît comme une voie médiane, un pari sur l’avenir.
Mais un pari n’est pas une certitude. Il appartient aux États, aux chercheurs, aux citoyens d’examiner cette option avec lucidité, sans fascination ni rejet instinctif. La Mongolie intérieure n’est peut-être qu’un début. Elle pourrait annoncer une nouvelle ère du nucléaire — ou rappeler que les révolutions énergétiques ne se décrètent jamais.






