Accueil / Social / Ontologie du vivant rural : le Salon sans vaches comme scène d’une crise biopolitique

Ontologie du vivant rural : le Salon sans vaches comme scène d’une crise biopolitique

Hall du Salon de l’agriculture 2026 sans bovins, enclos vides et visiteurs déconcertés, illustrant la crise sanitaire et le malaise du monde rural.

Le Salon de l’agriculture 2026 s’est ouvert dans une atmosphère de simulacre : les cloches bovines résonnent, mais les vaches manquent. Cette dissonance entre le son et le réel, entre l’apparence et la présence, dit quelque chose de plus profond qu’un simple choix sanitaire. Elle révèle une fracture symbolique, presque métaphysique, entre la France rurale et l’État qui prétend la gouverner.

L’absence des bovins — conséquence d’une stratégie sanitaire fondée sur l’abattage total des troupeaux touchés par la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) — n’est pas seulement un fait. C’est un symptôme. Symbole d’un monde agricole qui se sent dépossédé de son savoir, de son autonomie, de sa dignité. Symbole d’un État qui, au nom d’une rationalité sanitaire, impose une logique de table rase que les éleveurs jugent arbitraire, disproportionnée, presque inhumaine.

La colère des paysans présents au Salon n’est pas un simple réflexe corporatiste. Elle relève d’une anthropologie du métier, d’un rapport au vivant que la technocratie peine à comprendre. Comme le rappelait Hannah Arendt, « la modernité a substitué à l’expérience vécue l’abstraction administrative ». L’éleveur, lui, vit dans un monde où chaque bête est un individu, un investissement affectif, un fragment de biographie. L’État, en revanche, raisonne en termes de protocoles, de zones, de foyers, de risques.

Cette opposition n’est pas nouvelle, mais elle atteint aujourd’hui un degré critique. Car depuis plusieurs semaines, aucun nouveau foyer de DNC n’a été détecté. Pourtant, la doctrine demeure inchangée : abattre, systématiquement, intégralement, sans nuance. Cette rigidité révèle ce que Michel Foucault appelait la gouvernementalité biopolitique : un pouvoir qui prétend protéger la vie en la gérant comme un stock, un flux, une variable.

Le Salon sans vaches devient alors une scène presque allégorique. Les visiteurs déambulent dans un espace vidé de son essence, comme si la France agricole n’était plus qu’un décor folklorique, une survivance pittoresque. Les éleveurs, eux, voient dans cette absence une confirmation : leur métier est désormais perçu comme un problème à administrer, non comme une richesse à préserver.

La France, pourtant, s’est construite sur une relation singulière au monde paysan. De Michelet à Péguy, de Giono à Braudel, la ruralité n’a jamais été un simple secteur économique : elle était un fondement civilisationnel, un rapport au temps, au travail, à la nature. Or, ce lien se délite. L’État, obsédé par la gestion des crises, semble avoir perdu la capacité de penser l’agriculture autrement qu’à travers des matrices de risques.

La stratégie d’abattage total, appliquée sans discernement, illustre cette dérive. Elle témoigne d’une incapacité à articuler science et prudence, expertise et expérience, comme si la seule rationalité légitime était celle des modèles épidémiologiques. Pourtant, Aristote rappelait déjà que la prudence (phronèsis) n’est pas la science : elle est l’art de juger dans la complexité du réel. Les éleveurs ne contestent pas la science ; ils contestent l’absence de prudence.

Le Salon 2026 restera dans les mémoires comme celui de l’absence. Mais cette absence, paradoxalement, éclaire ce que la présence habituelle dissimulait : – la fragilité d’un monde rural qui se sent relégué ; – la difficulté de l’État à penser le vivant autrement qu’en termes de gestion ; – la nécessité urgente de refonder la relation entre gouvernants et agriculteurs.

Car une agriculture sans vaches n’est pas seulement un Salon amputé. C’est une nation qui perd le contact avec l’une de ses racines les plus profondes, et peut‑être avec une part d’elle‑même.

Répondre

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

You don't have permission to register
error: Content is protected !!