Le débat que beaucoup refusaient d’ouvrir s’impose désormais avec force : le nord du Mali glisse vers une partition de fait, conséquence directe de l’effondrement de l’autorité de l’État, de la montée des groupes armés et de la recomposition géopolitique du Sahel. Ce « partage territorial » en marche n’est plus une rumeur, mais une réalité observable de Kidal à Tombouctou, de Gao aux confins du Niger.
Depuis plus d’une décennie, la crise sahélienne a mis en lumière la fragilité structurelle du Mali, incapable de rétablir durablement sa souveraineté sur ses régions septentrionales. Les accords d’Alger, les opérations internationales, les interventions successives n’ont pas suffi à enrayer la fragmentation du territoire. Aujourd’hui, plusieurs zones du nord échappent totalement au contrôle de Bamako, tombées sous l’influence de groupes armés touaregs, de factions djihadistes affiliées à Al-Qaïda ou à l’État islamique, ou encore de forces étrangères dont la présence redessine les équilibres locaux.
Pour de nombreux observateurs, cette évolution marque l’émergence d’un Mali à deux vitesses : un sud administré, recentré sur Bamako, et un nord livré à une mosaïque d’acteurs armés. La présence de Wagner, la rivalité entre organisations djihadistes, les tensions communautaires et l’effacement progressif de l’État malien alimentent cette dynamique de recomposition territoriale.
Les partisans de l’unité nationale y voient une menace existentielle. Le Mali, rappellent-ils, s’est construit sur l’idée d’un territoire indivisible, où les régions sahariennes et sahéliennes forment un tout historique. Une partition, même non déclarée, serait vécue comme une défaite politique et symbolique majeure. Elle ouvrirait la voie à d’autres revendications autonomistes dans un Sahel déjà fragilisé par l’insécurité, la pauvreté et l’effondrement des institutions.
D’autres analystes, au contraire, estiment que cette fragmentation reflète une réalité ancienne : un État malien historiquement faible dans le nord, des populations touarègues longtemps autonomes, et un modèle centralisé qui n’a jamais réellement pris racine dans les régions désertiques. Pour eux, le « partage du Mali » n’est pas une rupture, mais l’aboutissement d’un processus enclenché depuis 2012.
La question centrale demeure : quelle stratégie pour Bamako ? Les autorités maliennes affirment vouloir restaurer l’intégrité territoriale, mais les reconquêtes annoncées restent limitées. Les zones reprises par l’armée sont souvent reperdues, et la population locale oscille entre méfiance, résignation et recherche de protection immédiate, qu’elle trouve parfois auprès de groupes armés plutôt que de l’État.
Les pays voisins — Algérie, Niger, Mauritanie — observent cette évolution avec inquiétude. Une partition de facto du Mali pourrait redessiner les frontières de l’ensemble du Sahel et déstabiliser durablement la région. Les enjeux sécuritaires, migratoires et économiques sont immenses.
Une chose est certaine : le partage territorial du Mali n’est plus un tabou. Il avance, lentement mais sûrement, sous les yeux d’une communauté internationale divisée et d’un État malien affaibli. Le Sahel entre dans une nouvelle ère, où les frontières héritées du XXᵉ siècle vacillent, et où la question du nord du Mali devient le symbole d’un continent en pleine mutation.





