Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, une partie de l’extrême droite européenne entreprend de reconstruire son imaginaire idéologique. Le discrédit absolu du nazisme impose d’abandonner la mythologie aryenne, mais non la quête d’une identité européenne essentialisée. C’est dans cet espace de recomposition que renaît un paganisme politique, présenté comme une alternative au christianisme, accusé d’avoir contribué à l’effacement culturel des peuples européens.
Cette réorientation s’inscrit dans une continuité historique. Le nazisme avait déjà abrité une tendance païenne structurée, particulièrement visible dans la SS. Heinrich Himmler, figure centrale du régime, avait encouragé une vision pseudo‑historique des cultes germaniques, mêlant mythologie, raciologie et occultisme. Si cette orientation n’était pas dominante, elle a laissé une empreinte durable, dont se saisiront les militants néopaganistes de l’après‑guerre.
La transmission de ces idées s’opère dans les années 1950 et 1960 par capillarité militante. Des réseaux transnationaux, comme la Northern League, servent de passerelles entre anciens sympathisants nazis et jeunes activistes. Le recours doctrinal au raciologue Hans F. K. Günther, dont les travaux prétendaient établir une hiérarchie interne aux peuples européens, contribue à légitimer l’idée d’un paganisme nordique plus « pur », plus authentiquement européen. La proximité du cercle polaire devient alors un motif central : elle symboliserait la préservation d’un héritage spirituel non contaminé par les influences méditerranéennes ou chrétiennes.
Ce néopaganisme d’extrême droite n’a pourtant rien d’un retour fidèle aux cultes anciens. Il s’agit d’une construction idéologique, d’une mythologie politique destinée à fournir un récit de substitution à des mouvements privés de légitimité historique. L’Antiquité y devient un miroir où se projettent fantasmes identitaires, nostalgies civilisationnelles et aspirations à une Europe homogène.
Un paradoxe demeure : les militants les plus investis dans cette réhabilitation païenne furent souvent, dans les décennies d’après‑guerre, des soutiens déclarés du monde arabo‑musulman. Ils reprenaient ainsi, sous d’autres formes, les alliances opportunistes nouées par certains cadres nazis avec des acteurs du monde arabe. Ce soutien n’était pas religieux, mais géopolitique : il s’agissait de s’opposer à l’ordre occidental issu de 1945, perçu comme américanisé, libéral et chrétien.
Ainsi se dessine une généalogie complexe, où le paganisme sert moins de croyance que de vecteur identitaire, mobilisé pour recomposer une Europe imaginaire, affranchie du christianisme et de la modernité démocratique. Une spiritualité instrumentalisée, révélatrice des inquiétudes et des ambitions d’une frange radicalisée de l’après‑guerre.






