Le nationalisme groenlandais n’est pas né d’un coup d’éclat, mais d’un lent réveil. Il émerge dans les années 1960, lorsque de jeunes Groenlandais partis étudier au Danemark reviennent avec un regard neuf sur leur île. Ils découvrent, souvent avec stupeur, l’écart entre la perception danoise du Groenland et la réalité vécue par les habitants. Ils prennent conscience des injustices historiques, du statut périphérique de leur territoire et de l’absence de reconnaissance de leur culture inuit. Ce choc identitaire devient le ferment d’un mouvement politique inédit.
En 1964, ces aspirations prennent forme avec la création du Parti national inuit. Le parti ne vivra que quelques années, mais il pose les bases d’un discours nouveau : le Groenland n’est pas seulement une province lointaine du Royaume du Danemark, c’est un peuple avec une histoire, une langue et des droits. Cette revendication, encore minoritaire à l’époque, deviendra le cœur du nationalisme groenlandais.
L’année 1979 marque un tournant. L’île obtient l’autonomie interne, et les symboles changent. Les villes abandonnent leurs noms danois pour retrouver leurs appellations autochtones : Godthåb devient Nuuk, Julianehåb devient Qaqortoq. Ce geste, hautement politique, est aussi un acte de réparation culturelle. Il s’agit de redonner aux lieux leur identité inuit, longtemps effacée ou marginalisée.
En 1985, un autre symbole s’impose : le drapeau danois est remplacé par l’Erfalasorput, « Notre drapeau ». Rouge et blanc comme le Dannebrog, mais conçu par un artiste groenlandais, il devient le signe visible d’une fierté retrouvée. Pour beaucoup, c’est le moment où le nationalisme cesse d’être un mouvement d’élite pour devenir un sentiment partagé.
La dernière grande étape survient en 2009, avec l’autonomie renforcée. Le groenlandais devient la langue officielle, et le peuple groenlandais est reconnu comme un peuple distinct au sein du Royaume du Danemark. Cette reconnaissance juridique, longtemps attendue, consacre l’évolution d’un mouvement qui, en un demi‑siècle, est passé de la contestation à la légitimité institutionnelle.
Aujourd’hui, le nationalisme groenlandais n’est plus seulement un discours politique : c’est une réalité sociale, culturelle et identitaire. Il irrigue les débats publics, inspire les artistes, structure les programmes des partis et nourrit la réflexion sur une éventuelle indépendance. Il exprime surtout une volonté : celle d’un peuple qui entend écrire lui‑même son avenir, sans renier son histoire, mais sans se laisser définir par elle.






