En France, l’idée selon laquelle « tout est culturel » s’est imposée comme une évidence. Elle semble élargir notre regard, ouvrir le champ des possibles, reconnaître la diversité des pratiques humaines. Mais cette formule, en apparence généreuse, met en lumière deux ruptures profondes qui traversent aujourd’hui notre paysage intellectuel et social : la dissociation entre l’utile et le beau, et celle entre la culture et l’absolu. Ces fractures disent quelque chose de la France contemporaine, de ses hésitations, de ses tensions, de son rapport au sens.
La première rupture se manifeste dans la séparation croissante entre l’utile et le beau. La tradition française avait longtemps cherché à unir ces deux dimensions : l’art devait instruire autant qu’émouvoir, l’artisanat devait allier fonction et élégance, l’école devait transmettre des savoirs mais aussi une sensibilité. Cette alliance, héritée des Lumières et prolongée par la République, structurait notre manière d’habiter le monde. Aujourd’hui, l’utile se réduit trop souvent à l’efficacité, à la performance, à la rentabilité, tandis que le beau est relégué au domaine du superflu. Cette dissociation affaiblit notre regard : elle transforme la culture en simple agrément, alors qu’elle devrait être un principe d’organisation du réel.
La seconde rupture est plus profonde encore : la dissociation entre la culture et l’absolu. La culture française s’est longtemps pensée comme un chemin vers une vérité, une exigence, une profondeur — qu’il s’agisse de l’universel républicain, de l’humanisme, ou d’une certaine idée de la civilisation. Désormais, la culture tend à devenir un ensemble de pratiques équivalentes, interchangeables, parfois réduites à des identités de consommation. Lorsque tout est culturel, plus rien ne semble mériter d’être distingué, hiérarchisé, transmis. La culture devient un inventaire, non une orientation.
C’est dans ce contexte qu’une évidence s’impose : quelque chose de laid peut être culturel. Le trivial, le banal, le vulgaire, le dérangeant — tout cela appartient aussi à la culture, parce que la culture n’est pas seulement ce qui élève, mais aussi ce qui exprime, ce qui marque, ce qui façonne. Ce constat révèle un glissement majeur : la France est passée d’une conception esthétique de la culture — centrée sur le beau, le vrai, le juste — à une conception anthropologique, où la culture désigne tout ce que produit l’humain, sans distinction de valeur.
Ce passage a élargi notre champ d’analyse, mais il a aussi brouillé nos repères. Car si tout est culturel, tout peut être étudié ; mais tout ne mérite pas d’être célébré, transmis ou érigé en modèle. Le problème n’est pas que le laid soit culturel ; le problème est que nous ne savons plus discerner ce qui, dans la culture, mérite d’être discuté, hiérarchisé, transmis.
C’est ici qu’une vérité essentielle doit être rappelée : la culture est l’esprit de finesse des sociétés, et la France, plus que d’autres, s’est construite autour de cette finesse. La culture est ce qui permet de comprendre sans renoncer à juger, de reconnaître la diversité sans abolir toute exigence, de distinguer sans mépriser. Elle est la capacité collective à lire le monde avec nuance, profondeur et discernement. Sans cet esprit de finesse, la culture se réduit à un simple catalogue de pratiques humaines ; avec lui, elle redevient une manière d’habiter le monde.
Ces ruptures expliquent en partie le malaise français autour de la transmission, de l’école, de la création, du patrimoine ou encore du débat public. Elles révèlent une société qui oscille entre relativisme et quête de repères, entre hypermodernité et nostalgie, entre liberté totale et besoin de sens.
Redonner à la culture son rôle structurant suppose de renouer avec ce double héritage : – celui d’une unité entre l’utile et le beau, où la beauté n’est pas un luxe mais une nécessité ; – celui d’un lien entre culture et absolu, où les œuvres, les savoirs et les rites ouvrent des portes vers une profondeur qui nous dépasse.
Affirmer que « tout est culturel » n’a de sens que si la culture reste un espace d’exigence, de discernement et d’élévation. Sans cela, la formule se vide, et avec elle une part essentielle de ce qui fait tenir une société — et peut-être plus encore, une société française.






