Accueil / Opinions / Golfe : le nouveau centre du monde – G.-A. Mouselli

Golfe : le nouveau centre du monde – G.-A. Mouselli

Carte du Moyen‑Orient montrant le Golfe comme carrefour stratégique reliant l’Inde, la Chine, l’Europe et les États‑Unis, symbole d’un nouvel équilibre mondial.

Entre Washington, Pékin et New Delhi, la stratégie d’équilibre des monarchies du Golfe

Annoncé lors du sommet du G20 de New Delhi en septembre 2023, le corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEC) est souvent présenté comme une réponse occidentale aux Nouvelles Routes de la soie chinoises (Belt and Road Initiative – BRI), lancées par Xi Jinping dix ans plus tôt. Cette lecture, largement relayée dans les médias et les débats stratégiques, apparaît pourtant réductrice. Derrière la rivalité apparente entre Pékin et Washington se dessine une réalité plus complexe, marquée par l’émergence de nouvelles puissances intermédiaires et par la volonté croissante de certains États de refuser les logiques d’alignement traditionnelles.

Lancée par Xi Jinping au Kazakhstan puis en Indonésie en 2013, la Belt and Road Initiative constitue aujourd’hui l’un des plus vastes programmes d’infrastructures internationaux jamais entrepris. À travers le financement de ports, de chemins de fer, de zones industrielles ou encore de projets énergétiques, Pékin a progressivement consolidé son influence économique sur plusieurs continents. Plus qu’un programme d’infrastructures, la BRI est devenue un outil majeur de projection de puissance permettant à la Chine de sécuriser ses approvisionnements, d’ouvrir de nouveaux débouchés commerciaux et de renforcer son ancrage dans des régions stratégiques.

L’IMEC s’inscrit dans un contexte différent. Le projet vise à relier l’Inde à l’Europe à travers les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite, la Jordanie et Israël grâce à un ensemble d’infrastructures portuaires, ferroviaires, énergétiques et numériques. Son ambition dépasse la simple réduction des temps de transport, en cherchant à renforcer la résilience des chaînes d’approvisionnement internationales dans un contexte d’instabilité géopolitique croissante.

Les dernières années ont en effet mis en évidence la vulnérabilité des routes commerciales mondiales. La pandémie de Covid-19, l’échouement de l’Ever Given dans le canal de Suez en 2021, les attaques des Houthis en mer Rouge ou encore les tensions récurrentes autour du détroit d’Ormuz ont rappelé la dépendance du commerce mondial à quelques passages stratégiques concentrant une part essentielle des flux de marchandises et d’énergie.

Dans ce contexte, la diversification des itinéraires commerciaux est devenue une priorité stratégique. L’IMEC répond précisément à cette logique. Comme l’a récemment souligné Hervé Martel, président du directoire du Grand Port Maritime de Marseille, les ports constituent les principaux nœuds de connexion du corridor. Cette observation rappelle que le projet ne repose pas uniquement sur des infrastructures ferroviaires mais sur un vaste réseau de hubs logistiques reliant l’Inde, le Golfe et l’Europe. Plus qu’un corridor, l’IMEC constitue une architecture de connectivité combinant transport maritime, énergie et flux numériques.

Pour autant, réduire l’IMEC à une simple alternative à la BRI reviendrait à ignorer les stratégies poursuivies par les principaux acteurs régionaux. L’un des éléments les plus frappants réside dans la position adoptée par les monarchies du Golfe. L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis participent aujourd’hui simultanément à plusieurs initiatives parfois présentées comme concurrentes. Tous deux entretiennent des relations économiques étroites avec la Chine, soutiennent le développement de l’IMEC, approfondissent leurs partenariats avec l’Inde tout en conservant des liens stratégiques majeurs avec les États-Unis.

Cette approche illustre une tendance plus large observée au sein de nombreuses puissances émergentes : le refus du choix exclusif entre les grandes puissances. Riyad et Abou Dhabi privilégient au contraire une stratégie de diversification de leurs partenariats afin de maximiser leurs marges de manœuvre. L’adhésion de l’Arabie saoudite aux BRICS, parallèlement au maintien de sa coopération sécuritaire avec Washington, témoigne de cette volonté de préserver une autonomie stratégique dans un environnement international de plus en plus fragmenté.

Dans cette perspective, les monarchies du Golfe apparaissent comme les principales bénéficiaires potentielles de la multiplication des projets de connectivité. Qu’il s’agisse de la Belt and Road Initiative, de l’IMEC ou encore des nouveaux corridors discutés avec la Turquie, leur position géographique leur permet de s’imposer comme des points de passage incontournables entre l’Asie, l’Afrique et l’Europe. Longtemps associées à leur rôle d’exportateurs d’hydrocarbures, elles cherchent désormais à devenir des plateformes logistiques, énergétiques, financières et numériques de premier plan.

L’Inde occupe également une place centrale dans cette recomposition. Membre des BRICS tout en développant un partenariat stratégique avec les États-Unis, New Delhi cherche à renforcer son influence au Moyen-Orient et à consolider son accès aux marchés européens. L’IMEC répond à cette ambition en offrant à l’Inde un rôle structurant dans les échanges eurasiens. Pour le gouvernement de Narendra Modi, le corridor constitue autant un projet économique qu’un instrument de projection géopolitique destiné à affirmer le statut international du pays.

Parallèlement, d’autres acteurs cherchent à promouvoir leurs propres projets de connectivité. La Turquie critique depuis plusieurs années un corridor qui contourne son territoire et développe notamment la Development Road via l’Irak ainsi que le Middle Corridor reliant l’Asie centrale à l’Europe. Les discussions récentes entre Ankara et Riyad autour d’un corridor terrestre illustrent cette volonté de proposer des alternatives à l’architecture initiale de l’IMEC. Ces initiatives témoignent de l’intensification de la compétition pour le contrôle des principaux axes de circulation entre l’Asie et l’Europe.

L’avenir de la connectivité eurasiatique ne reposera probablement pas sur un corridor unique. La coexistence de la BRI, de l’IMEC, des projets turcs et d’autres initiatives régionales suggère plutôt l’émergence progressive d’un réseau complexe de routes complémentaires et concurrentes. Dans ce nouvel environnement, la puissance ne se mesure plus uniquement à la capacité de contrôler un territoire ou une ressource, mais également à celle d’organiser les flux qui traversent les espaces stratégiques.

L’IMEC constitue ainsi bien plus qu’un simple projet d’infrastructures. Il révèle les transformations profondes de l’ordre international contemporain et l’affirmation de nouvelles puissances intermédiaires capables de naviguer entre plusieurs centres de pouvoir. Alors que les logiques de blocs semblent progressivement céder la place à des stratégies de multi-alignement, les monarchies du Golfe apparaissent comme des acteurs de plus en plus influents dans la définition des nouvelles routes du commerce mondial.

Plus qu’une simple alternative aux Nouvelles Routes de la soie, l’IMEC révèle l’émergence d’un ordre international où les puissances intermédiaires disposent d’une marge de manœuvre croissante. Les monarchies du Golfe parviendront-elles à maintenir cet équilibre entre Washington, Pékin et New Delhi ? Ou assisterons-nous à l’émergence de plusieurs corridors concurrents redessinant durablement les échanges eurasiens du XXIe siècle ?

Répondre

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

You don't have permission to register
error: Content is protected !!