Un rapport inédit rouvre le débat sur la création d’un service de renseignement humain à l’étranger. Une exception au sein du G7 qui interroge la souveraineté stratégique d’Ottawa à l’heure des grandes tensions internationales.

C’est une anomalie singulière dans le concert des grandes puissances occidentales. Au sein du G7, le Canada demeure le seul État dépourvu d’une agence de renseignement clandestin opérant hors de ses frontières. Alors que la France s’appuie sur la DGSE, le Royaume-Uni sur le MI6 et les États-Unis sur la CIA, Ottawa s’en remet essentiellement à ses alliés anglo-saxons pour nourrir sa vision du monde. Un modèle de dépendance stratégique remis en question par la publication d’un rapport décapant du Policy Insights Forum (PIF), intitulé Thinking About A Canadian Espionage Agency.
Coécrit par deux figures respectées de la communauté du renseignement canadien — Alan Barnes, ancien analyste du Bureau du Conseil privé, et le colonel à la retraite R. Geoffrey St. John —, ce document met en lumière une hésitation institutionnelle qui dure depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
À la recherche du « facteur X »
L’originalité du rapport tient d’abord à sa facture : ses deux auteurs y affichent ouvertement leur désaccord. Une fracture qui résume à elle seule la complexité du dilemme canadien.
D’un côté, la posture sceptique rappelle que le Canada n’a jamais su identifier ce fameux « X » : ce besoin d’information d’une importance si capitale qu’il justifierait les risques diplomatiques, humains et financiers colossaux d’une opération clandestine à l’étranger. Pour les tenants de cette ligne, le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS), cantonné au territoire national, et le Centre de la sécurité des télécommunications (CST), spécialiste de l’écoute électronique, suffisent à la tâche lorsqu’ils sont couplés aux échanges de l’alliance des Five Eyes.
De l’autre, la ligne offensive soutient qu’attendre de définir un besoin parfait avant de bâtir un outil est une erreur de méthode. Dans un monde de plus en plus instable, marqué par le retour des affrontements entre blocs, s’offrir une capacité d’infiltration directe — par exemple au cœur des cercles décisionnels du Kremlin ou de Pékin — constituerait la seule véritable garantie d’autonomie stratégique.
Inverser la logique du débat
Au-delà des querelles d’experts, le document invite les décideurs politiques à changer de perspective. Jusqu’ici, les réflexions canadiennes partaient de l’outil : « Serait-il utile d’avoir des espions ? » Les auteurs exigent l’inverse : identifier d’abord ce que le Canada a absolument besoin de savoir et qu’aucun partenaire, à commencer par Washington, ne lui révélera jamais.
Alors que la compétition géopolitique se durcit dans l’Arctique et dans l’Indo-Pacifique, la question n’a jamais été aussi pressante pour Ottawa. Reste à savoir si le gouvernement canadien aura l’audace politique de franchir le pas, ou s’il préférera maintenir ce confortable — mais vulnérable — parapluie sécuritaire offert par ses alliés.






