D’une abstraction souveraine, les figures d’ancêtres plaquées de cuivre de l’ethnie Kota comptent parmi les chefs-d’œuvre les plus fascinants d’Afrique équatoriale. Pour l’amateur d’art occidental, elles incarnent le choc esthétique des premières collectes coloniales. Pour les sociétés du Gabon et du Congo, elles étaient les sentinelles de l’invisible, gardiennes de la mémoire des clans.
Derrière la rigueur de leurs lignes et l’éclat de leur métal se cache une dévotion complexe que les musées et le marché de l’art redécouvrent aujourd’hui dans toute sa vérité historique.
Le Bwété : quand l’art abrite l’âme des ancêtres
Chez les Kota, les Obamba et les Sangu, l’art ne se concevait pas pour lui-même ; il était le réceptacle du sacré. La coutume voulait que l’on conservât pieusement les ossements des fondateurs de la lignée au sein d’une case-sanctuaire. Réunies dans un panier en fibres végétales lors du rite hautement symbolique du Bwiti (ou Bwété), ces reliques étaient surmontées d’une effigie de bois recouverte de lamelles de cuivre et de laiton. Ces visages stylisés, presque architecturés, veillaient sur la prospérité du village.
Cette science de la préservation mémorielle innervait toute la région forestière :
- Les Fang confiaient leurs reliques au Byeri, surmonté d’une majestueuse statue en ronde-bosse.
- Les Mbete sculptaient de grandes figures anthropomorphes dotées d’une cavité dorsale secrète.
- Les Mitsogho et les Mashango célébraient ce culte sous le nom de bumba.
De la plume de Savorgnan de Brazza aux cimaises des musées
La fascination de l’Europe pour cette statuaire singulière s’éveille à la fin du XIXe siècle. En 1888, les lecteurs de la célèbre revue Le Tour du monde découvrent avec stupeur les reliquaires des Ndumu, décrits par l’explorateur Pierre Savorgnan de Brazza lors de ses expéditions en Afrique centrale.
Mais l’univers plastique Kota ne saurait se résumer à ces seules icônes métalliques. Les carnets des compagnons de Brazza révèlent une typologie d’une grande richesse, distinguant soigneusement les « fétiches personnels » des grandes idoles communautaires. Quant aux masques, ils demeuraient l’apanage de sociétés secrètes, jalousement dérobés aux regards des premiers observateurs blancs.
Un siècle plus tard, la mémorable exposition Les forêts natales, documentée sur le portail officiel du Musée du Quai Branly – Jacques Chirac, est venue restituer la brillante diversité de cet écosystème : statues de bois brut, couvercles anthropomorphes et rares masques-heaumes emboli des Bakota.
Picasso et le mystère du masque Barbier-Mueller : la vérité des faits
On a beaucoup écrit sur la rencontre entre les avant-gardes parisiennes du début du XXe siècle et les arts dits primitifs. Au cœur de cette mythologie artistique figure le célébrissime masque Kota-Mahongwe (dit masque d’Etoumbi), une pièce historique dont l’épopée sur le marché de l’art a récemment été mise en lumière par les experts d’Agefi lors de la dispersion de la collection mythique du musée. Les exégètes ont souvent voulu voir dans sa face concave et ses lignes elliptiques la source d’inspiration directe des visages asymétriques des Demoiselles d’Avignon, peintes par Pablo Picasso en 1907.
L’histoire de l’art, plus rigoureuse que la légende, impose pourtant un constat : Picasso n’a jamais pu contempler ce chef-d’œuvre lors de sa période cubiste. Les registres de collecte établissent avec certitude que cette pièce insigne n’a été recueillie sur le sol gabonais qu’en 1917, soit dix ans après la révolution picturale du maître espagnol.
Cette vérité chronologique n’enlève rien au génie de la pièce. Au contraire, elle démontre de façon éclatante que les sculpteurs de l’Ogooué avaient, par la seule force de leur tradition spirituelle, devancé les audaces de la modernité occidentale.






