Après avoir alerté nos lecteurs sur la fragilité des musées français, Vudailleurs.com fait le point à l’approche de la visite papale. Risques de mouvements de foule, sécurité du patrimoine et menaces cyber : notre grand entretien avec Patrice Ferrant, expert en vidéoprotection intelligente chez MOBOTIX.

VDA : Vous alertiez récemment sur la vétusté des caméras dans les musées français. Quels risques l’afflux massif de pèlerins pour la venue du Pape fait-il peser sur ce patrimoine fragile ?
PF : Lors de son voyage apostolique en France, le pape Léon XIV se rendra sur des sites dont la capacité limitée ne permettra vraisemblablement pas d’accueillir tous les pèlerins, visiteurs et habitants des alentours.
Malgré une excellente organisation, ces lieux ont une capacité restreinte. Les risques pour ce patrimoine sont multiples : usure physique des sites et dégradation, installation d’infrastructures temporaires lourdes par les implantations à réaliser sur ces sites à protéger (barrières, chapiteaux, sanitaires temporaires, estrades, écrans géants, équipements et renforts des réseaux électriques et télécoms). Autant d’interventions susceptibles d’altérer matériellement ces domaines classés, mais aussi de favoriser l’intrusion de personnes malveillantes. Ce dernier point est à souligner et représente un risque certain.
De plus, il faut prendre en compte les débordements hors du site. L’afflux dépasse les capacités d’accueil du site ou de la ville : des occupations illicites de terrains et dégradations (stades envahis, portails cassés, déchets abandonnés).
Même si les risques sont anticipés grâce à des mesures d’atténuation, telles que l’inscription obligatoire et la mise en place de jauges, les bénévoles mobilisés pour épauler le dispositif de sécurité ne sauraient se substituer à des professionnels formés aux nouvelles menaces des activistes ou des terroristes.
Les fidèles doivent garder à l’esprit les menaces de notre époque et adopter les réflexes de résilience qui s’imposent.
Les forces de l’ordre seront sous pression : mobilisées sur plusieurs villes en quatre jours, confrontées à des foules pouvant atteindre 150 000 à 200 000 personnes à Lourdes, elles devront à la fois protéger le Souverain Pontife, canaliser les flux de pèlerins et prévenir toute menace terroriste — des missions qui exigent des professionnels entraînés, au-delà du renfort des bénévoles. Professionnels qui ne sont naturellement jamais assez nombreux comme l’expérience nous le montre.
VDA : Face à de telles foules, la surveillance humaine ne suffit plus. Comment l’intelligence artificielle embarquée dans vos caméras peut-elle aider à anticiper un incident ?

PF : Vous avez raison : face à 150 000 ou 200 000 personnes réunies sur un même site, aucun opérateur humain qu’il soit sur le terrain ou derrière un écran ne peut observer sur le terrain toutes les situations à risques ou regarder efficacement des dizaines d’écrans en même temps . C’est précisément là que les technologies change la donne en apportant des aides à l’observation et à la décision. L’intelligence artificielle embarquée dans les équipements vidéo en est un exemple.
Notre objectif n’est pas de mettre plus de caméras, mais de positionner les caméras là où elles seront efficaces et de rendre chaque caméra capable d’alerter au bon moment, au bon endroit, pour que les équipes humaines interviennent avant que la situation ne bascule. Elles sont des outils indispensables pour accompagner les forces de l’ordre.
Les trois arguments à retenir :
- L’Intelligence Artificielle observe tout, tout le temps : là où l’attention humaine chute après 20 minutes devant un mur d’images, l’algorithme maintient une vigilance constante sur l’ensemble des flux.
- Anticiper plutôt que constater : véhicule non autorisé, véhicule rodant, seuils de densité de personnes, stationnements suspects, flux anormaux — l’alerte part avant l’incident, pas après.
- L’humain garde la décision : l’Intelligence Artificielle filtre et qualifie, l’opérateur juge et agit. Un argument à la fois opérationnel et rassurant sur le plan éthique et réglementaire.
Malheureusement, nous sommes en France. Ces technologies sont pourtant matures et déployées dans de nombreux pays, et en tant qu’industriel, nous accompagnons depuis quinze ans les grands événements avec nos équipements de vidéosurveillance et vidéoprotection.
VDA : …Oui, Mais
En France, nous sommes habitués au « Oui, Mais…». Cette propension au « oui mais » est d’ailleurs souvent relevée dans la littérature interculturelle : la culture française valorise le débat, la contradiction et la nuance, là où d’autres cultures privilégient le consensus rapide. Cela a un revers, la lenteur décisionnelle, le débat qui n’en finit pas, mais aussi une vertu : l’exigence de justification pour déployer des technologies pour protéger les citoyens.
En matière de vidéoprotection justement, ce sont des années de débats parlementaires, d’avis de la CNIL et de rapports du Sénat qui ont encadré le dispositif. Le « oui mais » comme méthode de gouvernance, en somme.
Mais la France reste un pays contradictoire : sous la pression d’un lobbying lié à la protection des données et des personnes, à la liberté, à l’égalité et à la fraternité, l’humain n’y bénéficie pas toujours de la protection qu’il devrait avoir contrairement à ce que l’on croit nous dire même si nous sommes un des pays les plus innovant en termes de technologies.
La France est un pays très créatif, nous avons été le seul pays au monde à inventer un mot : « vidéoprotection ». En 2006 et 2007, je me souviens avoir participé à différents groupes de travail et nous échangions sur l’importance de ce terme pour faciliter l’adoption des systèmes de vidéosurveillance par les élus et les citoyens dans les espaces publics, les communes et les villes autour de l’Arrêté ministériel portant définition des normes techniques des systèmes de vidéosurveillance.
Le mot « vidéoprotection » en est presque un cas d’école : oui, ce sont bien des caméras qui surveillent, mais on préfère dire qu’elles protègent.
Le glissement sémantique de 2008-2011 illustre cette habitude nationale de ne pas trancher frontalement, mais d’aménager le vocabulaire pour rendre une réalité plus acceptable. L’article 17 de la loi LOPPSI 2 (Loi d’orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure) entérine officiellement ce néologisme en le substituant à « vidéosurveillance » dans tous les textes législatifs et réglementaires.
Plus récemment, la loi n° 2026-798 du 18 août 2026, dite « RIPOST » (Réponses immédiates aux phénomènes troublant l’ordre public, la sécurité et la tranquillité de nos concitoyens), a été portée par le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez et adoptée définitivement par le Parlement le 21 juillet 2026, puis validée pour l’essentiel par le Conseil constitutionnel le 14 août 2026.
Cette loi poursuit un double objectif : renforcer la répression des incivilités et de la délinquance du quotidien (rodéos urbains, free parties, protoxyde d’azote, mortiers d’artifice, …) et donner aux forces de sécurité des outils modernisés — vidéosurveillance algorithmique, drones, lecture automatisée des plaques (LAPI) aussi pour les grands événements comme celui de l’approche de la visite papale.
La réalité essentielle à retenir est la suivante : en France, il faut une loi pour protéger nos concitoyens au moyen de technologies telles que l’intelligence artificielle ou les drones. Et il y a toujours du retard au déploiement de ces technologies essentielles aux forces de l’ordre pour protéger efficacement les citoyens.
Or, mon expérience d’industriel depuis 30 ans à l’international et depuis quelques 20 ans chez MOBOTIX me montre qu’un certain nombre d’autres États et de responsables publics n’érigent pas autant de barrières au déploiement de ces technologies lorsqu’il s’agit de protéger leurs citoyens (Dans notre culture chrétienne, ne sommes-nous pas, avant tout, les protecteurs les uns des autres).
C’est toute la différence entre un pays qui légifère et des pays qui agissent.
Est-ce bien ou mal ? Chacun en jugera. L’essentiel est ailleurs : il s’agit de placer le citoyen dans une situation où il est effectivement protégé.
VDA : Un tel événement expose la France aux cyberattaques. Comment s’assurer que les caméras de protection des musées ne deviennent pas elles-mêmes des failles informatiques ?

PF : Les musées et les édifices religieux cumulent les fragilités : une valeur religieuse et symbolique qui en font des cibles, des bâtiments anciens facile d’accès, des sites hétérogènes installés par strates depuis des années ou des siècles, et des valeurs inestimables à protéger.
En réponse à votre question, il existe deux types de failles majeures : des systèmes vidéo passifs, qui constatent au lieu d’anticiper ou de dissuader, et des équipements fragiles, qu’une cyberattaque ou un simple choc sur la caméra suffit à mettre hors service.
Pour le premier type, une habitude est ancrée dans la protection des sites religieux et des musées : croire qu’un système vidéo suffit à protéger les biens et les visiteurs. C’est une erreur. Il faut déployer des équipements résilients, comme ceux par exemple fabriqués par Mobotix (gamme IoT).
Prenons un exemple concret : en cas d’intrusion sur un site, dans une salle d’exposition ou dans une église, les équipements du constructeur MOBOTIX détectent l’intrus, l’interpellent directement par haut-parleur et diffusent un message audio personnalisé pour le mettre en fuite. Le dispositif peut être couplé à un générateur de brouillard ou à d’autres équipements de dissuasion.
Cette caméra peut également appeler le curé de la paroisse sur son téléphone — faisant de lui un acteur à part entière de la protection de son église — ou tout simplement être raccordé à un centre de télésurveillance.
Concernant les cyberattaques, il faut le reconnaître et l’avouer : de nombreux systèmes de sécurité, à commencer par les systèmes vidéo, présentent des failles informatiques. La raison est simple : une caméra IP n’est pas un simple œil, c’est un ordinateur complet connecté au réseau avec son système d’exploitation, ses identifiants et ses vulnérabilités.
Or trois faiblesses reviennent systématiquement : des mots de passe par défaut jamais remplacés, des micrologiciels jamais mis à jour, des caméras directement accessibles et des dispositifs faciles à craquer par une attaque logicielle par brute force. Les conséquences sont documentées et la manière d’accéder à ces équipements facilement documentés sur Internet pour une personne qui cherche un peu sur internet.
Pour un musée ou un site religieux, une caméra ou un enregistreur compromis, ce n’est pas seulement une image volée : c’est un œil de la Providence qui s’aveugle ; ou pire, qui se retourne contre ceux qu’il était censé protéger.
Un système vidéo ne se choisit pas comme on fait ses courses, dans une enseigne grand public, un magasin de bricolage ou auprès du premier installateur venu.
Méfiez-vous de ceux qui vantent leur compétence sans la prouver ou vous proposer le matériel adéquate. Le premier critère à exiger est la qualité du matériel proposé et sa capacité de résilience, démontrée par des tests de cybersécurité et conforme aux cibles de sécurité définies par l’ANSSI.
L’expérience le démontre depuis longtemps : les intrus sont bien informés et bien équipés. Les systèmes vidéo doivent donc évoluer vers des dispositifs résilients, dotés de capacités d’interpellation et de dissuasion, pour prévenir ces vols trop fréquents.
Il n’est malheureusement pas surprenant de constater, depuis plusieurs années, une hausse continue des vols et des dégradations dans les lieux de culte sans compter les agressions envers les fidèles alors que les protéger devrait être notre premier devoir.




