Multiplier les fournisseurs rassure Résilience industrielle : le piège de la diversification. Pourtant, des entreprises distinctes peuvent dépendre du même sous-traitant, du même port ou de la même matière première ; la résilience industrielle exige donc de regarder la structure du réseau derrière les contrats.

Une entreprise peut annoncer cent fournisseurs et rester exposée à un point de défaillance unique. Ses partenaires de rang 1 peuvent tous acheter le même microcontrôleur, utiliser la même plateforme logistique, dépendre du même raffineur ou du même détroit maritime. Une perturbation située plusieurs étages en amont se propage alors jusqu’à l’usine finale.
Les tableaux de bord achats mesurent généralement les dépenses, les délais, la qualité et la concentration par fournisseur direct. Ils voient beaucoup moins bien les dépendances de rang 2 ou 3. Or une chaîne d’approvisionnement forme un graphe : les entreprises, ports, mines, fondeurs, logiciels et réseaux énergétiques en sont les nœuds ; les flux entre eux, les arêtes.
Dans ce réseau, taille commerciale et importance systémique peuvent diverger. Un petit sous-traitant porte parfois peu de chiffre d’affaires tout en se trouvant sur des milliers de chemins de production. Sa disparition peut alors interrompre plusieurs chaînes. Les travaux d’Acemoglu et de ses coauteurs montrent que des chocs localisés peuvent produire des effets macroéconomiques lorsque certains secteurs occupent une position centrale comme fournisseurs directs ou indirects [1].
Cette lecture transforme la diversification. Ajouter un fournisseur renforce réellement la chaîne lorsqu’il apporte une indépendance identifiable : autre usine, autre région, autre technologie, autre source d’énergie ou autre matière première. L’OCDE souligne que la transmission des chocs dépend de la concentration des fournisseurs, de leur géographie et de la structure granulaire des réseaux de production [2].
Les données françaises donnent une mesure de l’enjeu. L’Insee a identifié 174 intrants importés à risque parmi 3 175, parce qu’ils sont peu diversifiés et difficiles à diversifier ; 79 restent particulièrement vulnérables à court terme lorsque les stocks sont faibles. Ils ne représentent que 0,2 % de la valeur des importations d’intrants, mais leur pénurie peut provoquer des coûts en cascade, du cobalt aux composants pharmaceutiques [3].
Le montant dépensé devient ainsi un indicateur incomplet. Un composant peu coûteux peut immobiliser une ligne valant plusieurs centaines de millions d’euros. La cartographie pertinente doit mesurer la centralité d’un nœud, le nombre de chemins qui le traversent, l’existence de substituts et le temps nécessaire pour les qualifier.
Quatre questions devraient entrer dans chaque comité industriel : qui fournit nos fournisseurs ? Quels maillons partagent une origine commune ? Combien de temps faudrait-il pour changer de source ? Quelle capacité alternative serait réellement disponible pendant une crise ?
Cette analyse doit également guider l’action publique. Pour les matières premières stratégiques, l’Union européenne vise d’ici 2030 une dépendance maximale de 65 % envers un seul pays tiers et prévoit davantage de suivi, de stocks coordonnés et de stress tests [4]. Le seuil géographique constitue un progrès. Il gagnerait à être complété par une mesure des dépendances techniques et logistiques.
Relocaliser une usine ne supprime pas automatiquement le risque si ses machines, ses logiciels ou ses minerais proviennent d’un acteur unique à l’étranger. À l’inverse, une chaîne internationale peut rester robuste lorsqu’elle offre plusieurs routes réellement substituables.
La souveraineté industrielle se mesure alors à la vitesse de reconfiguration du réseau après la disparition d’un maillon. Cent contrats peuvent cacher une seule dépendance. La cartographie des chaînes doit la révéler avant la crise.
Références
[1] Daron Acemoglu, Vasco M. Carvalho, Asuman Ozdaglar et Alireza Tahbaz-Salehi, « The Network Origins of Aggregate Fluctuations », Econometrica, vol. 80, no 5, 2012, p. 1977-2016. DOI : 10.3982/ECTA9623
[2] Antoine Berthou, Antton Haramboure et Lea Samek, Mapping and Testing Product-Level Vulnerabilities in Granular Production Networks, OECD STI Working Papers, no 2024/02, 2024. DOI : 10.1787/9bcde495-en
[3] Insee, « Entre constitution de stocks et diversification des fournisseurs, quel choix pour les entreprises ? », Insee Analyses, no 114, 19 novembre 2025. En ligne : insee.fr/8668760
[4] Parlement européen et Conseil de l’Union européenne, Règlement (UE) 2024/1252 du 11 avril 2024 sur l’approvisionnement en matières premières critiques, JOUE, 3 mai 2024. EUR-Lex : Règlement (UE) 2024/1252






