Par Christian de Boissieu, professeur émérite à l’université Paris‑I et vice‑président du Cercle des économistes
La réforme du franc CFA revient au premier plan alors que la CEDEAO avance vers l’Éco et que plusieurs pays africains évaluent leur avenir monétaire. Entre quête de souveraineté, pressions politiques et attentes d’une jeunesse en demande de changement, la transformation de la zone franc apparaît désormais incontournable.
La zone franc a déjà connu de nombreuses transformations, mais son avenir pourrait être profondément redéfini si la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) parvenait à concrétiser son projet de monnaie commune, l’Eco. Avec douze membres depuis la sortie des pays de l’Alliance du Sahel (Mali, Niger, Burkina Faso), la CEDEAO vise une mise en circulation en 2027. Cette échéance, très proche, reste toutefois incertaine en raison des contraintes politiques et des exigences de convergence macroéconomique. Si l’Eco voit le jour, prendra‑t‑il la forme d’une monnaie commune ou d’une monnaie unique ? À court terme, le scénario le plus plausible demeure celui d’une monnaie commune. C’est pourquoi la réforme du franc CFA reste un sujet central et toujours d’actualité : il s’agit d’achever le processus d’africanisation de la zone franc, dans une logique de souveraineté et d’intégration régionale.
En dehors des Comores, la zone franc repose sur deux ensembles : les huit pays de l’UEMOA en Afrique de l’Ouest et les six pays de la CEMAC en Afrique centrale, qui utilisent tous le franc CFA comme monnaie unique. Mais des dynamiques de fragmentation apparaissent : les États de l’Alliance du Sahel envisagent leur propre monnaie, tandis que le Sénégal s’interroge sur son avenir monétaire. Par ailleurs, une partie de la jeunesse africaine, souvent influencée par des discours simplifiés, perçoit le franc CFA comme un symbole de néocolonialisme.
La réforme pourrait s’articuler autour de plusieurs axes structurants.
- Changer le nom de la monnaie pour marquer une rupture symbolique. Au‑delà de la sémantique, le nom porte une forte charge symbolique. L’appellation « Eco » étant déjà revendiquée par la CEDEAO, il reviendrait aux pays concernés de définir une nouvelle dénomination compatible avec les ambitions régionales. Cette réflexion concerne autant l’UEMOA que la CEMAC.
- Arrimer la future monnaie à un panier de devises. Aujourd’hui, le franc CFA est indexé exclusivement sur l’euro avec une parité fixe. Une monnaie modernisée devrait être liée à un panier de devises reflétant la structure du commerce extérieur : dollar, euro, yuan. Le degré de flexibilité du taux de change serait déterminé par les autorités africaines, dans une logique de stabilité et de compétitivité.
- Assurer la convertibilité sans dépendre du Trésor français. La garantie actuelle, héritée de l’histoire, est assurée par la France. Pour renforcer la souveraineté monétaire, cette responsabilité devrait être transférée aux banques centrales africaines — la BCEAO et la BEAC — à condition qu’elles disposent de moyens renforcés et qu’elles développent des accords de swaps de devises avec les grandes banques centrales internationales (Fed, BCE…).
- Retirer la France des instances de gouvernance restantes. Après son retrait des organes de décision de la BCEAO, la France devrait également quitter ceux de la BEAC afin d’éliminer tout soupçon d’ingérence et de renforcer la crédibilité du projet.
- Ouvrir la future zone monétaire à tous les pays africains intéressés. Une zone franc modernisée, rebaptisée et réformée pourrait accueillir des États au‑delà des clivages linguistiques, rejoignant ainsi l’ambition de la CEDEAO dans une approche plus pragmatique et progressive
Cette tribune a été initialement publiée dans Les Échos du jeudi 27 novembre 2025






