Boubacar LY – Consultant en Intelligence Économique et Management Stratégique, Doctorant DBA
Une menace qui change de visage
Longtemps perçue comme un phénomène strictement sahélien, la menace djihadiste — portée par des organisations responsables de violences graves et de violations massives des droits humains — connaît aujourd’hui une transformation profonde. Les projecteurs étaient braqués sur le Mali, le Burkina Faso et le Niger, devenus les épicentres des actions menées par des groupes affiliés à Al-Qaïda et à l’État islamique. Cette lecture est désormais insuffisante.
Sous l’effet conjugué de la pression militaire, des recompositions politiques et des fragilités socio-économiques, le centre de gravité de la menace glisse progressivement vers les pays côtiers du Golfe de Guinée. Cette évolution ne se manifeste pas par une explosion d’attaques spectaculaires, mais par une infiltration lente, méthodique, dans les zones périphériques et faiblement administrées.
Le risque n’est plus seulement celui d’une offensive armée. Il réside dans la formation d’écosystèmes hybrides, où terrorisme, criminalité organisée et économie informelle se renforcent mutuellement.
La nouvelle stratégie des groupes djihadistes
Les organisations djihadistes ont profondément adapté leurs modes opératoires. L’objectif n’est plus de conquérir des territoires comme au Moyen-Orient dans les années 2010, mais de s’implanter durablement au sein des communautés locales.
Leur stratégie repose désormais sur trois piliers :
- infiltration sociale des villages et zones frontalières ;
- constitution de réseaux logistiques et financiers ;
- exploitation des tensions locales (inégalités, conflits fonciers, marginalisation).
Cette approche leur permet de se développer sans déclencher immédiatement une réponse militaire massive. La conquête des esprits précède la conquête des territoires.
L’alliance dangereuse entre terrorisme et criminalité organisée
L’un des phénomènes les plus préoccupants est l’imbrication croissante entre groupes djihadistes et réseaux criminels : trafics de drogue, contrebande, orpaillage clandestin, vol de bétail, routes illégales.
Dans ces zones grises, les frontières entre terrorisme et criminalité s’effacent. Les groupes armés y trouvent :
- des ressources financières,
- des routes clandestines,
- une connaissance fine du terrain,
- des opportunités de recrutement,
- une logistique renforcée.
En retour, les réseaux criminels bénéficient d’une protection armée. Cette convergence crée des territoires hors contrôle, où l’autorité de l’État s’efface au profit d’acteurs non étatiques.
La Côte d’Ivoire : un laboratoire de résilience
Depuis les attaques de Grand-Bassam en 2016, la Côte d’Ivoire a engagé une stratégie globale :
- opérations militaires dans le nord,
- renforcement du renseignement,
- contrôle accru des frontières,
- investissements dans le développement local.
L’expérience ivoirienne montre qu’une réponse strictement militaire est insuffisante. La prévention de la radicalisation, la présence administrative et l’amélioration des conditions socio-économiques sont tout aussi déterminantes.
Une préoccupation partagée par tous les États du Golfe de Guinée
Du Sénégal au Bénin, en passant par le Ghana et le Togo, les vulnérabilités sont similaires :
- infrastructures insuffisantes,
- chômage des jeunes,
- économie informelle dominante,
- services publics limités,
- frontières poreuses.
Le Bénin et le Togo ont déjà subi des attaques meurtrières. Le Ghana renforce son dispositif sécuritaire. Le Sénégal surveille attentivement ses zones orientales.
Aucun pays ne peut se considérer durablement à l’abri.
Penser la sécurité autrement
La progression de la menace vers les États côtiers pose un défi de gouvernance. La réponse doit être multidimensionnelle :
- coopération régionale renforcée ;
- partage du renseignement ;
- lutte coordonnée contre les trafics ;
- politiques ambitieuses de développement territorial ;
- stratégies de résilience communautaire.
Les armées peuvent contenir la menace. Seules des institutions fortes peuvent la faire reculer durablement.
L’avenir sécuritaire de l’Afrique de l’Ouest se jouera moins dans les capitales que dans les espaces frontaliers. La véritable bataille consiste à empêcher la formation d’écosystèmes criminels capables d’offrir aux groupes djihadistes les ressources et les sanctuaires nécessaires à leur expansion.
L’enjeu dépasse la seule question du terrorisme : il concerne la capacité des États du Golfe de Guinée à préserver leur stabilité, leur souveraineté et leur développement face à une menace désormais hybride, diffuse et profondément enracinée dans les fragilités contemporaines.





