Un PIB qui s’envole de 30 % par an, une capitale métamorphosée en chantier permanent et des milliards de barils sous les pieds. En moins de dix ans, le Guyana est passé du rang de confetti oublié des Caraïbes à celui de nouvel « Émirat de l’Atlantique ». Une métamorphose éclair qui aiguise les appétits, réveille de vieux démons territoriaux et menace d’embraser tout le nord du continent sud-américain.
De notre envoyé spécial à Georgetown
Sur le front de mer de Georgetown, le vent chaud de l’Atlantique charrie désormais une odeur de brut et de fioul lourd. Là où accostaient autrefois de modestes bateaux de pêche en bois, une armée de navires de haute mer ravitaille nuit et jour les plateformes d’ExxonMobil installées à 200 kilomètres des côtes. Depuis la découverte en 2015 du champ Stabroek — plus de 11 milliards de barils de pétrole —, ce petit État anglophone de 800 000 âmes vit une ruée vers l’or noir comme le monde n’en avait plus vue depuis les années 1970.
Dans les halls des hôtels de luxe improvisés au centre-ville, géologues texans, banquiers new-yorkais et intermédiaires douteux se bousculent. Mais dans ce décor de Far West moderne, le miracle économique a le goût amer des poudrières sur le point de sauter.

L’appétit du voisin vénézuélien
À la frontière occidentale, la jungle s’enflamme. Aux abois, le régime de Caracas contemple avec une rage mal dissimulée la fortune colossale de ce voisin qu’il a longtemps méprisé. Résultat : le Venezuela réclame désormais haut et fort l’annexion de l’Essequibo, une région dense et boisée qui représente pourtant les deux tiers du territoire guyanien… et en face de laquelle gisent les plus riches gisements pétroliers.
Face aux démonstrations de force des troupes vénézuéliennes et aux incursions militaires, Georgetown n’a pas d’armée à opposer. Le pays ne doit sa survie qu’au bouclier américain, Washington refusant de voir un allié énergétique tomber sous la coupe de Caracas. Le moindre faux pas, la moindre étincelle à la frontière pourrait faire basculer la région dans un conflit armé majeur.
La haine raciale en toile de fond
Mais le véritable poison est peut-être intérieur. L’argent du pétrole ne coule pas pour tout le monde, et il a réveillé la plus vieille blessure du pays : la fracture ethnique.
Au Guyana, la politique ne se joue pas sur des programmes, mais sur la couleur de peau :
- Les Indo-Guyaniens (descendants des travailleurs engagés indiens), aujourd’hui au pouvoir, concentrent les décisions et la gestion de la manne pétrolière.
- Les Afro-Guyaniens (descendants d’esclaves), tenus à l’écart, dénoncent un « apartheid financier » et voient les prix exploser sans en toucher le moindre centime.
À Georgetown, l’inflation étouffe les classes populaires tandis que les loyers atteignent des sommets dignes de Manhattan. La rancœur accumulée dans les quartiers pauvres alimente une colère sourde qui ne demande qu’à exploser à la première étincelle politique.
Accaparé par la corruption, menacé d’invasion et rongé par ses divisions internes, le Guyana découvre le prix exorbitant de la fortune. En voulant devenir le Qatar des Caraïbes, le petit pays s’est condamné à marcher sur une ligne de crête, suspendu entre l’or noir et le chaos.






