Prise en étau entre un dérapage persistant de ses comptes publics et le retour des règles budgétaires européennes, la France voit la trajectoire de sa dette inquiéter les marchés. Hausse des taux, effet « boule de neige », arbitrages fiscaux douloureux : François Ecalle, magistrat honoraire à la Cour des comptes et président de FIPECO, livre son diagnostic sans concession sur l’urgence financière qui menace le pays.

par la Banque de France
VDA : Monsieur Ecalle, vous alertez régulièrement sur le concept d’effet « boule de neige » de la dette. Avec la remontée des taux d’intérêt et une croissance atone, sommes-nous arrivés au point de rupture où la charge de la dette s’auto-alimente de manière incontrôlable ?
François Ecalle : Nous sommes à ce point de rupture. Cet effet de boule de neige survient lorsque le taux d’intérêt moyen de la dette devient supérieur au taux de croissance du PIB en euros.
En 2025, nous étions encore sur le fil du rasoir : le taux moyen du stock de dette plafonnait à 2,0 % — grâce aux anciens emprunts contractés à taux presque nul —, face à une croissance en valeur de 1,9 %. Mais la mécanique s’emballe. Dès 2026, ce taux moyen devrait grimper vers 2,3 %.
Le vrai danger se situe juste après : si les nouvelles émissions obligataires restent au-dessus de 4,0 %, le taux moyen de notre dette va mécaniquement se rapprocher de ce niveau. Or, dans le même temps, il est très difficile d’imaginer une croissance française dépassant durablement 3,0 %, surtout avec une Banque centrale européenne qui veille à maintenir l’inflation sous les 2,0 %. À partir de là, le calcul est vite fait : la boule de neige va grossir inexorablement.
VDA : La France affiche un écart systématique entre ses prévisions de déficit et la réalité. S’agit-il d’un problème d’évaluation technique des recettes ou d’un manque de courage politique dans l’exécution budgétaire ?
François Ecalle — Il faut faire la part des choses. Réaliser des prévisions reste un exercice complexe, et tous les économistes se trompent à un moment ou un autre. D’ailleurs, sur le court terme, les écarts ne sont pas toujours dans le mauvais sens : si 2023 et 2024 ont été très mauvaises, les années 2021, 2022 ou 2025 ont réservé de légères bonnes surprises.
Le vrai problème réside dans les trajectoires à moyen et long terme. Depuis trente ans, les lois de programmation et les engagements envoyés à Bruxelles tiennent de la fiction : ils affichent des objectifs de redressement sans jamais préciser les réformes nécessaires pour y parvenir… Et pour cause, ces mesures n’ont jamais été prises.
Sur le budget annuel, en revanche, les chiffres annoncés restent très proches du travail technique des équipes du ministère. Le politique a peu de marge pour embellir la réalité, car le Haut Conseil des finances publiques et les marchés surveillent tout de très près. Même si certaines méthodes de calcul méritent d’être modernisées, Bercy cherche sincèrement à affiner ses outils.

VDA — Si l’on veut stopper la casse sans sacrifier la santé, l’école ou nos forces de sécurité, où peut-on encore couper?
François Ecalle — Il faut être lucide : les montants à économiser se chiffrent en dizaines de milliards d’euros. On ne pourra donc pas faire l’économie d’un effort sur les plus gros postes de la dépense publique
Rappelons l’ordre de grandeur : les retraites pèsent 26 % de nos dépenses, la santé 20 %, les collectivités locales 18 % et le fonctionnement direct de l’État 13 %.
Si vous cherchez à couper uniquement dans le fonctionnement de l’État, vous percutez immédiatement l’éducation, la recherche, l’armée, la police ou la justice — c’est-à-dire précisément ce qu’il faudrait préserver ou renforcer.
Il faudra donc assumer des arbitrages difficiles : une désindexation des pensions de retraite à court terme, puis un nouveau recul de l’âge de départ à moyen terme. Il faudra aussi réduire fermement les dotations versées par l’État aux collectivités locales pour les pousser à faire du tri, même si cela fera grincer des dents chez les élus. Enfin, côté santé, si la hausse des dépenses est naturelle avec le vieillissement de la population, notre système regorge de dysfonctionnements et de gisements de productivité qu’il est urgent de réorganiser
VDA — Certains réclament une taxation exceptionnelle des hauts revenus ou des grands groupes. Faut-il se résigner à augmenter les impôts?
François Ecalle — Pour stabiliser la dette malgré l’effet de serre des intérêts, l’effort global représente environ 4 % du PIB, soit 120 milliards d’euros. Et cela, sans compter les dizaines de milliards supplémentaires qu’il nous faut injecter dans la défense et la transition écologique. Pensons-nous vraiment y arriver uniquement par des économies ? Non, l’augmentation des prélèvements est inévitable — elle a d’ailleurs déjà commencé.
La vraie question est : sur qui faire porter l’effort ?
Toucher lourdement aux entreprises serait une erreur stratégique : notre compétitivité est déjà très dégradée, comme le montre notre déficit commercial chronique. On peut ajuster à la marge certains allègements de cotisations sur les bas salaires, mais cela ne rapportera que deux ou trois milliards.
Il faudra donc se tourner vers les ménages. Commencer par les plus aisés est indispensable pour des raisons d’équité et d’acceptabilité sociale, mais là encore, les recettes resteront modestes. Tôt ou tard, le gouvernement n’aura d’autre choix que d’actionner un impôt à assiette très large : soit la TVA, soit la CSG.
Évidemment, couper dans les budgets ou lever l’impôt pèse sur l’activité économique à court terme. C’est un mauvais moment à passer, mais c’est la seule condition pour retrouver une croissance saine sur le long terme
VDA — Pour beaucoup de Français, cette dette à 110 % du PIB reste un chiffre abstrait. En quoi menace-t-elle concrètement leur quotidien
François Ecalle — Quand une dette dérape, les créanciers commencent à douter de notre capacité à rembourser. Leur premier réflexe est d’exiger des taux d’intérêt plus élevés pour nous prêter de l’argent.
Et cette hausse des taux ne reste pas cantonnée aux caisses de l’État : elle se diffuse dans toute l’économie. Pour une famille, cela se traduit très concrètement par des crédits immobiliers ou à la consommation plus chers. Pour une entreprise, ce sont des emprunts plus lourds, donc moins d’investissements, moins d’embauches et, à la clé, une montée du chômage
Si la situation devenait critique, seule la Banque centrale européenne pourrait intervenir pour stopper la tempête. Mais elle ne le ferait pas gratuitement : son soutien serait conditionné à des plans d’austérité drastiques. On ne parlerait plus alors de gel ou de perte de pouvoir d’achat, mais de coupes fermes, en euros sonnants et trébuchants, sur le montant des retraites ou le traitement des fonctionnaires. C’est cela, le vrai risque.





