L’histoire du château de Bogard, l’une des plus remarquables demeures historiques de Bretagne, plonge ses racines dans les profondeurs du Moyen Âge. Mentionné pour la première fois dans une charte de 1274, le domaine — alors orthographié Bogar — tire son nom de la « bogue », la coque du châtaignier, et du verbe latin ardere, « brûler ». Cette étymologie, à la fois rustique et poétique, dit quelque chose de l’ancienneté du lieu, de son inscription dans un paysage façonné par les hommes et les forêts. Bogard n’est alors qu’une juveignerie de la baronnie d’Yffiniac, un fief destiné à un cadet dont la descendance portera le nom : une manière, déjà, de fixer une lignée dans la terre bretonne.
Au fil des siècles, la famille de Bogard fournit à la Bretagne des officiers, des hommes de loi et des ecclésiastiques. Jean de Bogar compte parmi les soixante Bretons qui rendent hommage à Louis XI ; un autre Jean, dernier du nom, devient sénéchal de Moncontour. C’est son grand‑père qui, au début du XVIᵉ siècle, fait édifier le pavillon sud, encore visible aujourd’hui, précieux témoin de l’architecture médiévale en Bretagne. À sa mort, le domaine passe à sa nièce, épouse de Mathurin Le Métayer, seigneur de La Rivière — une lignée dont descendra, par une branche collatérale, la mère du général La Fayette. Ainsi, Bogard s’inscrit déjà dans la grande histoire de la noblesse bretonne, par touches discrètes mais persistantes.
Au tournant du XVIIᵉ siècle, Anne Le Métayer épouse Henri de Le Noüe, petit‑neveu du célèbre « La Nouë Bras‑de‑Fer », surnommé le Bayard huguenot, compagnon d’armes de Henri IV, mort lors des combats fratricides qui opposèrent catholiques et protestants à Moncontour en 1591. La demeure porte encore l’empreinte de ces temps troublés, où les fidélités politiques et religieuses se mêlaient aux destinées familiales.
Le XVIIIᵉ siècle : naissance d’un château des Lumières
Il faut toutefois attendre le XVIIIᵉ siècle pour que Bogard prenne la forme que nous lui connaissons. Le domaine entre alors dans une nouvelle ère avec le couple formé par Guillaume‑François de La Noue, conseiller au Parlement de Bretagne, maître franc‑maçon, et Félicité Meslé de Grandclos, héritière d’une grande famille d’armateurs malouins. Leur union scelle celle de la noblesse parlementaire et de la fortune maritime, alliance typique de la Bretagne des Lumières.
Guillaume‑François, qui fut page de Louis XV à Versailles, officier de cavalerie, lieutenant des maréchaux de France et chevalier du Saint‑Sépulcre, épouse Félicité en 1776. Ensemble, ils entreprennent de transformer l’ancien manoir en un château du XVIIIᵉ siècle conforme aux idéaux esthétiques et philosophiques de leur temps. La tour du XVIᵉ siècle est conservée comme témoin du passé, mais les contreforts sont abattus, les volumes repensés, les perspectives redessinées. L’architecture, comme les jardins, s’inspire des principes symboliques de la franc‑maçonnerie, faisant de Bogard un exemple rare d’architecture maçonnique en Bretagne.
Une symbolique maçonnique omniprésente
Guillaume‑François de La Noue, maître franc‑maçon, imprègne les lieux de références symboliques. On suppose que son épouse partageait au moins en esprit cette sensibilité, tant elle participa à l’élaboration du projet. L’organisation du château, la distribution des pièces, l’ordonnancement des jardins, la présence de motifs géométriques ou allégoriques : tout concourt à faire de Bogard un espace initiatique, où la pierre dialogue avec l’idée. Pour les profanes, ces signes demeurent invisibles ; pour les initiés, ils composent un récit silencieux, un parcours de sens.
Une histoire oubliée, puis redécouverte
Transmis de génération en génération, Bogard demeure dans la famille jusqu’en 1960, date à laquelle il est vendu pour la première fois de son histoire et acquis par la famille Capelle. À cette époque, la mémoire du couple La Noue, comme celle de la symbolique maçonnique du château, s’est dissipée. Les archives dorment dans un grenier, oubliées depuis près de deux siècles.
C’est par hasard que la famille Capelle les découvre, révélant soudain une histoire enfouie, un passé intellectuel et architectural dont nul ne soupçonnait l’ampleur. Dès lors, les Capelle entreprennent de restituer au château son éclat du XVIIIᵉ siècle, avec une fidélité et une patience qui leur vaudront un diplôme d’honneur et le prix de l’IESA. Baudoin Capelle, co‑propriétaire, est décoré de l’Ordre des Arts et des Lettres et devient délégué régional de l’association Vieilles Maisons Françaises (VMF) pour la Bretagne. Harald Capelle, également co‑propriétaire, poursuit inlassablement l’œuvre de restauration et s’engage dans la vie culturelle locale.
Aujourd’hui, le château de Bogard appartient aux réseaux qui veillent sur le patrimoine : Demeure Historique, VMF, Association des Parcs et Jardins de Bretagne (APJB). Il figure aussi dans le circuit des demeures de parlementaires bretons de l’Ancien Régime, confirmant son importance dans le patrimoine breton.
Une demeure qui raconte la Bretagne
Le château de Bogard n’est pas seulement une belle demeure : c’est un palimpseste de l’histoire bretonne. On y lit la féodalité médiévale, les guerres de religion, l’essor de la noblesse parlementaire, l’influence des Lumières, la sociabilité maçonnique, puis l’oubli, la redécouverte et la renaissance. Chaque époque y a laissé une empreinte, chaque famille un chapitre, chaque pierre une mémoire.
Bogard est ainsi l’un de ces lieux rares où l’histoire ne se contente pas d’être racontée : elle se laisse encore deviner, dans la lumière d’un escalier, la courbe d’un jardin, ou le silence d’une tour qui veille depuis cinq siècles.





