Il existe, aux confins de l’Iran, des peuples dont le destin semble condamné à demeurer dans l’ombre. Les Baloutches d’Iran, établis dans la province du Sistan‑et‑Baloutchistan, incarnent cette part silencieuse du Moyen‑Orient que l’on évoque rarement, sinon à travers le prisme réducteur de la sécurité ou du trafic transfrontalier. Pourtant, leur situation concentre plusieurs des tensions les plus profondes de la région : marginalisation ethnique, discrimination religieuse, répression en Iran, et rivalités géopolitiques.
Dans un pays où l’identité nationale s’est construite autour d’un chiisme d’État, les Baloutches — sunnites pour la grande majorité — occupent une place périphérique, à la fois géographique et symbolique. Leur province, l’une des plus pauvres du pays, cumule les indicateurs de sous‑développement : infrastructures déficientes, chômage endémique, accès limité aux services publics. Cette réalité n’est pas nouvelle ; elle s’inscrit dans une longue histoire de négligence administrative et de méfiance réciproque entre le centre et la périphérie.
Mais ce qui frappe aujourd’hui, c’est l’intensification d’une répression systémique qui ne dit pas son nom. Arrestations arbitraires, exécutions rapides, disparitions forcées, opérations militaires dans des zones civiles : autant de pratiques régulièrement dénoncées par des organisations de défense des droits humains en Iran. Les autorités justifient ces actions par la présence de groupes armés opérant dans la région, certains se réclamant d’un séparatisme baloutche, d’autres d’un islam radicalisé. Pourtant, la réponse sécuritaire semble souvent dépasser largement la menace réelle, au point de frapper indistinctement militants, opposants pacifiques et simples habitants.
Cette confusion entre lutte antiterroriste et gestion d’une minorité révèle un malaise plus profond. Le Sistan‑et‑Baloutchistan est devenu un espace où l’État exerce son autorité par la coercition plus que par l’intégration. La frontière, loin d’être une ligne de protection, est un lieu de vulnérabilité permanente : trafics, contrebande, mouvements armés, mais aussi circulation de populations marginalisées. Dans ce contexte, la tentation du tout‑sécuritaire apparaît comme une réponse commode, mais dangereusement myope.
Car la question baloutche n’est pas seulement une affaire de maintien de l’ordre. Elle touche à la capacité d’un État à reconnaître la pluralité de ses composantes, à intégrer ses marges, à offrir à ses minorités autre chose qu’un statut de suspect permanent. Elle interroge aussi la responsabilité de la communauté internationale, souvent prompte à s’émouvoir des crises spectaculaires, mais silencieuse face aux tragédies lentes, celles qui s’installent dans la durée et finissent par façonner des générations entières.
Dans un Moyen‑Orient traversé par des lignes de fracture ethniques et confessionnelles, ignorer la situation des Baloutches revient à laisser se développer un foyer d’instabilité régionale supplémentaire. La marginalisation prolongée d’une population n’a jamais produit la paix ; elle nourrit au contraire les ressentiments, les radicalisations, les ruptures irréversibles. L’histoire récente de la région en offre suffisamment d’exemples pour que l’on prenne au sérieux ce qui se joue aujourd’hui dans cette province oubliée.
Les Baloutches ne réclament pas un privilège, mais une reconnaissance. Ils demandent que leur identité ne soit plus un motif de suspicion, que leur pauvreté ne soit plus un prétexte à la violence d’État, que leur existence ne soit plus reléguée aux marges du débat public. Leur cause, loin d’être périphérique, constitue un test de la capacité des États à concilier unité nationale et diversité culturelle.

Dans un monde saturé de crises visibles, il est urgent de prêter attention à celles qui se déroulent dans le silence. Le destin des Baloutches en Iran en fait partie. Et il nous rappelle que la stabilité durable ne se construit jamais sur l’oubli, mais sur la justice.






