Dans la mécanique des démagogues européens, la colère est une ressource qui se gère au millimètre. Pour faire recette, le populisme exige des cibles faciles, des boucs émissaires identifiables et, surtout, des adversaires incapables de frapper en retour. C’est ainsi que Bruxelles, Washington ou l’immigration squattent les tréteaux. Pourtant, face au plus grand défi industriel et autoritaire de ce siècle — la Chine de Xi Jinping —, les marchands d’indignation se taisent.
Alors que l’Empire du Milieu inonde le continent, subventionne massivement ses fleurons pour asphyxier les nôtres et transforme la dépendance économique en arme géopolitique, les prétendus « défenseurs de la patrie » détournent le regard.
Sous le masque du pragmatisme se cache une fascination inavouable pour le modèle autoritaire, doublée d’un piège stratégique sans issue.
Le fantasme de l’efficacité autoritaire
Pour les populistes du continent, de Budapest à Paris en passant par les rangs de l’AfD à Berlin, la Chine n’est pas un répulsif : c’est un idéal de gouvernance. Face à une Europe jugée bavarde et technocratique, Pékin offre le spectacle d’un nationalisme décomplexé et vertical.
Dans ce récit, le régime chinois a réussi le braquage parfait : capturer la puissance du capitalisme mondialisé tout en maintenant un contrôle social de fer. Ce modèle d’État — étanche aux contre-pouvoirs, aux droits humains et aux contraintes écologiques — exerce une séduction magnétique sur ceux qui rêvent d’éroder l’État de droit chez eux. En réalité, les démagogues reprochent à l’Europe ses scrupules moraux ; ils admirent en secret un empire qui s’en affranchit. Attaquer Pékin reviendrait à critiquer la forme ultime du souverainisme absolu qu’ils appellent de leurs vœux.
La rente du silence
Le patriotisme économique s’arrête là où les chèques chinois commencent. En Hongrie, Viktor Orbán a transformé son pays en tête de pont des intérêts asiatiques, accueillant à bras ouverts les méga-usines de batteries chinoises CATL et de voitures électriques. Ce traitement de faveur rapporte gros, politiquement comme financièrement. En Allemagne, la complaisance de certaines figures de l’AfD envers Pékin ne relève plus du secret, allant jusqu’à faire l’objet de soupçons d’ingérence et d’espionnage au sein du Parlement européen.
Pour masquer ces renoncements, l’argument du « pouvoir d’achat » sert d’écran de fumée. Au nom d’un réalisme commercial de façade, ces partis prétendent protéger le consommateur en refusant barrières douanières ou sanctions. Un calcul cynique : ils acceptent la vassalisation industrielle de l’Europe au profit de produits bon marché, quitte à sacrifier méthodiquement l’appareil productif de leurs propres pays.
L’impasse souverainiste
La raison fondamentale de ce mutisme reste un aveu d’impuissance. Pour les mouvements populistes, l’Union européenne est le monstre à abattre. Or, leur rhétorique se heurte à une réalité brutale : aucun État européen, pris isolément, n’a la taille critique pour faire plier le géant chinois.
Qu’il s’agisse d’imposer des droits de douane, de contrer l’espionnage industriel ou de tenir tête aux mastodontes technologiques, seule une riposte collective et centralisée porte ses fruits — à l’image des récents droits de douane européens sur les véhicules électriques chinois, arrachés par la Commission européenne et non par des capitales isolées.
Affronter la Chine contraindrait les souverainistes à admettre une vérité mortelle pour leur fonds de commerce : face aux empires du XXIe siècle, la souveraineté réelle passe par une Europe intégrée, non par son émiettement. Préférant sacrifier l’avenir de leurs nations sur l’autel du dogme anti-Bruxelles, ils choisissent sciemment de ménager le dragon.





