Autrefois maîtres absolus de la grande forêt d’Afrique centrale, ces fiers chasseurs-cueilleurs vivent aujourd’hui une sédentarisation forcée le long des pistes russes. Entre perte d’identité, marginalisation et quête de citoyenneté, immersion auprès du peuple de l’ombre.
Le soleil peine à percer la canopée monumentale du massif du Chaillu, dans le sud du Gabon. Dans cette pénombre perpétuelle où l’humidité s’accroche à la peau comme une seconde frontière, un homme avance sans un bruit. Les pieds nus ancrés dans la boue latéritique, le geste est d’une précision millimétrée. C’est un Babongo. Pour lui, chaque froissement de feuille, chaque cri d’oiseau est un livre ouvert. Mais aujourd’hui, le grand livre de la forêt se referme doucement.
Depuis les vagues de sédentarisation amorcées au siècle dernier, la trajectoire de ce peuple autochtone, sous-groupe des pygmées Babinga, a basculé. Comme le retrace une immersion documentaire sur Le dernier refuge des pygmées Babongos sur YouTube, le passage du nomadisme ancestral à une sédentarité précaire en lisière des pistes forestières constitue un véritable gouffre culturel.

Les parias de la piste
À la périphérie des villages bantous, les campements babongos s’alignent en petites huttes de branchages et de tôle de récupération. L’accueil est pudique, empreint d’une dignité silencieuse. Ici, on cultive un peu de manioc, on pêche, mais le cœur n’y est plus. « La forêt s’éloigne de nous », confie un ancien, le regard perdu vers les concessions industrielles. « Avant, elle nous donnait tout : le gibier, le miel, les remèdes. Aujourd’hui, il faut marcher des jours pour trouver de quoi nourrir une famille. »
Cette sédentarisation forcée a mis en lumière une fracture sociale profonde. Comme le souligne une analyse publiée par Le Point sur les minorités au Gabon, les populations autochtones subissent au quotidien des discriminations systémiques de la part des voisins bantous. Souvent relégués au rang de travailleurs agricoles sous-payés, ils paient le prix fort de leur différence culturelle.
Une citoyenneté sur le fil
Le plus grand défi des Babongos ne se joue pourtant pas à la sagaie, mais sur le terrain du droit moderne. Sans existence légale, une grande partie de la population ne possède ni acte de naissance, ni carte d’identité. Une enquête menée par le média Gabon Media Time sur les autochtones apatrides rappelle que ce manque de reconnaissance juridique prive ces communautés des droits civiques les plus fondamentaux, bloquant l’accès aux soins de santé primaires et à la scolarisation.
Heureusement, des lueurs d’espoir apparaissent. Des ONG environnementales et de défense des droits humains, à l’image du réseau Brainforest Gabon, se mobilisent sur le terrain pour la préservation de leur environnement et une gestion équitable des ressources. Parallèlement, des initiatives culturelles portées par l’ONG ADACO via l’UNESCO œuvrent activement pour la sauvegarde du patrimoine matériel et immatériel de ces premiers habitants de la forêt.
Les gardiens du Bwiti
Car le véritable trésor des Babongos est immatériel. Ils restent les gardiens d’un savoir thérapeutique universel et les maîtres incontestés du Bwiti, ce rite initiatique ancestral utilisant l’iboga, une racine sacrée aux propriétés psychotropes. Même leurs voisins, jadis méprisants, traversent la forêt pour solliciter la science médicale et spirituelle des thérapeutes babongos.
À la nuit tombée, au son des harpes sacrées (ngombi) et des feux de camp qui crépitent, le peuple de la forêt retrouve sa superbe. Les chants polyphoniques s’élèvent, vibrants, comme pour rappeler au monde que, malgré le bruit des grumiers et le tumulte de la modernité, l’âme des Babongos refuse de s’éteindre.






