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Bruno Clément-Bollée : Au Mali, l’heure des comptes !

Carte du Mali montrant les zones touchées par les attaques coordonnées d’avril 2026, illustrant la dégradation sécuritaire décrite par Bruno Clément-Bollée.

Dans l’article publié par Le Monde dans l’édition du 7 mai, « Au Mali, tous perdants ! », j’annonçais une suite pour examiner l’avenir. Si elle n’est pas réjouissante, la situation oblige désormais le régime à réagir sous peine d’être emporté, lui et d’autres, définitivement !

Il y a des situations où l’on ne peut plus se contenter de commentaires prudents. C’est précisément le cas du Mali. Les attaques coordonnées du 25 avril 2026 contre Bamako, Kati, Mopti, Sévaré, Gao et Kidal ne sont pas une surprise, elles sont l’aboutissement logique, presque mécanique, d’une décennie de mauvais choix stratégiques accumulés. Mais, par leur intensité, leur déploiement géographique, leur simultanéité et leurs conséquences, il faut comprendre qu’elles marquent surtout une rupture stratégique dans l’évolution de la situation. Il y a quelques années, j’écrivais qu’on allait dans le mur, il est là désormais !

Une prise de conscience s’impose. Les autorités maliennes n’ont maintenant d’autres choix que de réagir face à la situation exceptionnelle que révèlent les événements d’avril dernier. Une fois compris les fondements, l’ampleur et les conséquences de ce bouleversement, elles doivent urgemment enclencher un processus de redressement visible et crédible alors que la pression djihadiste vise justement à les faire disparaître en les livrant à la vindicte d’une population asphyxiée, prise en otage et bientôt excédée.

Relever ce redoutable défi est devenu désormais vital, pour le Mali et plus largement pour toute la sous-région !

Un État assiégé, une capitale sous blocus

Depuis près de neuf mois maintenant, des groupes armés imposent un blocus sur les approvisionnements en carburant de Bamako. Neuf mois ! Qu’on mesure bien ce que cela signifie : la capitale d’un État souverain, membre des Nations Unies, est étranglée par des forces non-étatiques sans que la communauté internationale ne soit capable de proposer autre chose que des rapports et des résolutions. Que des mots en guise d’action !

Il y a un mois, le GSIM et le Front de libération de l’Azawad lançaient leurs attaques simultanées et coordonnées sur plusieurs villes stratégiques. En fin de journée, la junte déclarait la situation « totalement sous contrôle ». Les insurgés, eux, proclamaient une victoire. Quand les deux parties revendiquent la victoire le même soir, c’est que personne n’a vraiment gagné et donc que tout le monde a certainement perdu !

Le bilan est lourd. Les rebelles du FLA ont repris le contrôle de Kidal et ont négocié le retrait des forces de l’Africa Corps de leurs positions. Le GSIM a mis en place un dispositif d’étranglement de la vie économique jusqu’aux abords de Bamako. Cette escalade a coûté la vie au ministre malien de la Défense, Sadio Camara, tué lors de l’offensive. La mort d’un ministre de la Défense en exercice est un signal politique d’une gravité exceptionnelle. Ce n’est pas un incident de parcours. C’est une démonstration de force délibérée. Plus rien ne sera comme avant !

La faillite d’une stratégie purement militaire

Les Forces armées maliennes avaient connu une montée en puissance réelle ces dernières années et se positionnaient dignement dans la sous-région d’après ce que prétend le Global Firepower Power Index dans son classement 2026. La création de l’Alliance des États du Sahel et l’opérationnalisation d’une force conjointe témoignaient aussi d’une volonté de mutualiser les capacités entre Mali, Burkina Faso et Niger. Si cela est globalement exact, tout montre aujourd’hui qu’on était encore très loin du compte.

Avoir une des meilleures armées de la sous-région, disposer d’alliés russes, bénéficier de l’appui d’une force régionale, et pourtant se retrouver malgré tout avec sa capitale assiégée et son ministre de la Défense assassiné, cela devrait nous enseigner quelque chose d’essentiel. La réponse militaire seule ne suffit pas. Elle n’a jamais suffi. Elle ne suffira jamais.

Dans ce type de situation, comme j’en ai régulièrement témoigné, Barkhane, l’Africa Corps, ou n’importe quelle force extérieure, ne peuvent au mieux qu’arrêter l’hémorragie. Guérir le patient est une autre affaire, d’ordre politique, économique, social. Ce que l’on voit aujourd’hui au Mali, c’est un blessé à qui l’on a posé des garrots pendant dix ans sans qu’on ne cherche jamais à le soigner vraiment.

Le piège russe

Le recours à l’Africa Corps, héritier du groupe Wagner, qui devait rétablir l’ordre en quelques mois mérite qu’on s’y arrête. On se souvient des revers subis à la bataille de Tinzaouaten en 2024 et du remplacement du groupe Wagner par l’Africa Corps russe. Ce dernier a depuis exploité les ressources minières du pays tout en perpétrant des violences contre des populations civiles dans les zones de présence du FLA et du GSIM. 

En fait, chacun sait que la Russie n’est pas venue au Mali pour stabiliser le pays mais pour y installer une présence stratégique, exploiter les sous-sols et démontrer qu’elle peut remplacer la France une fois chassée de son pré carré. La junte de Bamako a cru pouvoir instrumentaliser Moscou. C’est Moscou qui instrumentalise Bamako. L’histoire est vieille comme le monde, mais elle semble à chaque fois surprendre ceux qu’elle concerne.

Le drame humanitaire, l’autre guerre silencieuse

Pendant que généraux et diplomates s’écharpent sur les équilibres de puissance, les populations maliennes, elles, paient le prix fort. Les Anciens ont raison, « quand les éléphants se battent, c’est toujours l’herbe qui est piétinée ». En février 2026, la situation sécuritaire a provoqué une nouvelle vague de déplacements internes, avec plus de 2 000 foyers fuyant vers Tombouctou, et il s’est passé la même chose dans les régions de Ségou et San. Au-delà des populations de Bamako prises en otage, à Léré, un siège imposé par les groupes armés djihadistes met aussi gravement en péril la sécurité alimentaire.

C’est aujourd’hui un peu plus grave qu’hier car en janvier 2025, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont confirmé leur retrait définitif de la CEDEAO, limitant la capacité des citoyens à saisir des juridictions régionales pour violations des droits humains. De plus, en septembre 2025, les trois pays ont annoncé qu’ils quittaient le Traité de la Cour pénale internationale. Au total, cela signifie que les populations de ces pays ont perdu progressivement tout recours juridique, toute protection institutionnelle. On construit des États-forteresses sans loi et sans contrôle. C’est une régression historique.

Alors, on dit quoi maintenant ?

Les autorités maliennes actuelles qui prétendent aujourd’hui détenir la légitimité pour agir n’ont plus le choix. Elles doivent prendre conscience du basculement irréversible provoqué par les événements d’avril dernier et de l’urgence absolue d’une réaction. C’est une question de survie pour le régime car s’il ne réagit pas, GSIM et FLA sauront vite se retrouver pour porter l’estocade finale. D’aucuns arguent aujourd’hui qu’il est déjà trop tard. Il est vrai qu’il n’y a pas de solution miracle à portée, cela se saurait, mais il y a quand même des évidences qui s’imposent.

Le préalable est la prise de conscience, reconnaître qu’on a atteint désormais le point de non-retour. Cela doit pousser les autorités du moment à composer avec les forces vives qui elles s’organisent. Négociation ne veut pas dire renonciation. Il faut voir l’acceptable qui permet d’espérer rebâtir. Trois axes d’action se dégagent alors.

D’abord, le dialogue politique est incontournable. Pas un dialogue de façade, pas une réunion de plus à Genève, New York ou Addis Abeba, mais un dialogue réel, profond, entre les communautés maliennes elles-mêmes, entre Bamako et les zones périphériques qui se sentent abandonnées depuis trop longtemps. Seuls les Maliens seront en mesure de régler cette situation. Dans ce registre, la classe politique doit pouvoir faire valoir ses droits et reprendre sa juste place. La réouverture du dialogue avec les Etats voisins est elle aussi prioritaire, tout comme avec les grandes instances internationales.

Ensuite, il faut évoquer sans détour le traitement des causes profondes. La misère, le sentiment d’abandon, la désespérance sont le terreau du djihadisme et des séparatismes. Tant que ces conditions demeurent, les groupes armés auront leur vivier de recrutement. Cela commence par la confiance à retrouver entre Maliens, d’où l’importance du dialogue déjà évoqué. Les missions régaliennes concernant éducation, santé, social doivent reprendre et l’effort sécuritaire accompagner le mouvement, progressivement, avec réalisme, bon sens et cohérence.

Enfin, une réflexion lucide sur les partenariats s’impose. Celui avec la Russie a montré ses limites dramatiques. Il faut que les autorités maliennes en tirent les conséquences avec lucidité, même si cela est politiquement difficile à assumer. Dans ces partenariats à établir, ceux d’ordre économique avec les acteurs techniques et financiers sont vitaux.

A ces conditions, nul doute que le moment venu ceux qui peuvent mettre les moyens à disposition pour aider les Sahéliens à régler une situation sahélienne dans l’esprit sahélien comprendront l’intérêt collectif. Le Mali doit gagner, tout le monde y a intérêt, la sous-région et plus largement toute la communauté internationale. Mais il faudra s’armer de patience car la situation ne s’améliorera pas de façon notable avant au mieux quinze à vingt ans.

Conclusion

Le Mali est aujourd’hui à un carrefour. Le chemin qui continue dans la direction actuelle mène à la fragmentation, au chaos, peut-être à une guerre de basse intensité permanente qui emportera dans son sillage non seulement le régime actuel mais toute la sous-région. En effet, la crise malienne porte en elle un risque réel de contagion à l’ensemble du Sahel, à moins que des mesures urgentes ne soient prises. 

L’autre chemin, plus difficile, plus lent, moins spectaculaire, est celui du dialogue politique, de la reconstruction patiente des institutions avec la reprise des missions régaliennes, de la réconciliation nationale et internationale au travers de partenariats solides et réfléchis. Personne ne peut prendre cette route à la place des Maliens, et cela commence par leurs autorités qui doivent mesurer la gravité de la situation présente et l’impérative obligation d’en sortir maintenant. Nul doute que la visite récente du nouveau Président du Bénin à peine élu, Romuald Wadagni, à son homologue malien portait en creux ce message.

« Errare humanum est sed perseverare diabolicum », Sénèque nous rappelle que si l’erreur est humaine, persévérer dans l’erreur est diabolique. Le mur est là. Il est temps de construire une porte.

Général de corps d’armée (2S) Bruno Clément-Bollée

Ex-directeur de la coopération de Sécurité et de Défense

au ministère des Affaires étrangères

Ex-commandant des Troupes Françaises en Côte d’Ivoire

et de l’opération Licorne

Ex-commandant des Forces Françaises dans la Zone Sud de l’Océan Indien

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