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La fin du dividende de la paix : un monde à nouveau sous tension

Le dividende de la paix, né après la guerre froide, s’effrite face au retour des conflits, à la montée des tensions géopolitiques et à la fragmentation du monde.

L’expression désormais consacrée de « dividende de la paix » appartient à ces formules qui résument l’esprit d’une époque. Au tournant des années 1990, alors que s’achève la guerre froide, elle s’impose dans le discours politique et économique comme la promesse d’un monde réconcilié avec lui‑même. Elle suggère que les nations occidentales pourraient convertir la fin de la confrontation Est‑Ouest en un gain collectif : réorienter une partie des dépenses militaires vers la santé, l’éducation, la recherche, bref, vers les priorités sociales d’un monde qui se croyait enfin stabilisé. L’effondrement du bloc soviétique, la dissolution du Pacte de Varsovie et la réunification de l’Allemagne nourrissaient alors l’idée d’un ordre international apaisé, où la sécurité internationale semblait acquise et où la menace stratégique s’effaçait devant l’essor de la mondialisation.

La décennie qui suit la chute du mur de Berlin porte les signes d’une transformation profonde. Les États‑Unis, devenus la seule superpuissance, imposent un cadre fondé sur la stabilité stratégique, la diffusion des normes démocratiques et la libéralisation des échanges. L’Europe, quant à elle, se rêve en continent pacifié, élargi, intégré, porté par l’essor du marché unique et la multiplication des accords de libre‑échange. Dans ce climat, les budgets de défense reculent partout : entre 1990 et 1998, les dépenses militaires mondiales chutent de près de 30 %. En France, la part du budget de la Défense dans le PIB tombe à 1,9 % en 2008, contre 5,4 % en 1960. L’Allemagne, l’Espagne, l’Italie ou le Royaume‑Uni suivent la même trajectoire, abolissant le service militaire obligatoire, fermant des bases, réduisant leurs effectifs. La vague de désarmement est mondiale : 191 États signent le traité de non‑prolifération nucléaire, les arsenaux se réduisent, la coopération internationale s’intensifie.

Ce « dividende » n’est pas seulement budgétaire : il est psychologique, culturel, civilisationnel. Les sociétés occidentales, convaincues d’être entrées dans une ère post‑conflit, investissent massivement dans la santé, l’éducation, la recherche, les infrastructures. L’espérance de vie progresse, les inégalités reculent, la mobilité internationale des talents s’accroît. La mondialisation économique, portée par l’intégration de la Chine à l’OMC, l’essor des zones de libre‑échange et la révolution numérique, accélère la circulation des biens, des capitaux et des idées. Le PIB mondial est multiplié par plus de quatre entre 1980 et 2024, tandis que le commerce international connaît une expansion sans précédent. L’économie globale se structure autour du « just‑in‑time », des chaînes de valeur fragmentées, de l’innovation permanente.

Le réveil est brutal. Depuis la pandémie de COVID‑19, le monde connaît un basculement que peu avaient anticipé. La montée des tensions géopolitiques, la fragmentation des échanges, le retour des politiques de puissance et la multiplication des conflits armés remettent en cause les certitudes des années 1990. L’Ukraine, Gaza, l’Éthiopie, le Myanmar, le Sahel : autant de foyers de violence qui rappellent que la conflictualité n’a jamais disparu, mais qu’elle s’est déplacée, complexifiée, intensifiée. En 2024, on dénombre 61 conflits armés actifs dans 36 pays, et près de 740 000 morts entre 2021 et 2024 : un record depuis la fin de la guerre froide.

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