Il est devenu presque impossible, en France, d’aborder la question du racisme sans se perdre dans un dédale de concepts importés, de diagnostics antagonistes et de passions contraires. Le débat public oscille entre deux récits qui s’affrontent sans jamais se rencontrer : celui d’une France rongée par un racisme systémique, enraciné dans ses structures sociales, et celui d’une France menacée par un racialisme militant, qui substituerait à l’universalisme républicain une vision fragmentée du monde. Entre ces deux pôles, la nation semble vaciller, comme si elle ne savait plus nommer ce qui la travaille.
Ce trouble est accentué par un phénomène plus profond : la montée en puissance des représentations au détriment de l’expérience vécue. Une enquête publiée par France Inter révélait récemment que 61 % des personnes interrogées jugent la religion musulmane incompatible avec les valeurs de la République, alors même que plus de six Français sur dix n’appartiennent à aucune religion. Ce paradoxe est saisissant. Il montre que les jugements les plus tranchés ne procèdent pas d’un contact direct avec la réalité, mais d’un imaginaire collectif saturé de peurs, de récits simplificateurs, de catégories toutes faites. La France ne se confronte pas seulement à des discriminations réelles ; elle affronte aussi les images qu’elle se fabrique d’elle‑même et des autres.
À cette confusion s’ajoute un phénomène plus récent : l’importation du modèle américain. Depuis une décennie, les catégories forgées outre‑Atlantique — racisme systémique, privilège blanc, micro‑agressions, safe spaces — se diffusent dans le débat français, souvent sans être adaptées à notre histoire, à nos institutions, ni à notre conception de la citoyenneté. Le lexique américain, façonné par une société où la race est une catégorie juridique et statistique, entre en collision avec un modèle républicain qui s’est précisément construit sur l’effacement des appartenances raciales. Ce choc conceptuel produit des malentendus, des crispations, des accusations réciproques.
Il devient alors nécessaire de clarifier les termes. Le racisme systémique, dans le contexte américain, renvoie à des mécanismes institutionnels hérités de la ségrégation. Transposé tel quel en France, il perd de sa pertinence : notre pays n’a jamais inscrit la race dans le droit. Cela ne signifie pas que les discriminations n’existent pas — elles sont réelles, mesurables, persistantes — mais qu’elles relèvent davantage de pratiques sociales, de biais culturels, de mécanismes économiques que d’un système légal fondé sur la race.
Le terme discrimination, lui, renvoie à une réalité observable : inégalités d’accès, stéréotypes, barrières invisibles. Mais lorsqu’il est confondu avec le racisme systémique, il devient un diagnostic globalisant qui tend à figer les identités et à essentialiser les groupes.
Quant à l’antiracisme, il se trouve aujourd’hui traversé par une fracture interne. L’antiracisme universaliste, héritier de la tradition républicaine, vise à combattre les discriminations au nom d’une humanité commune. L’antiracisme dit « politique », inspiré des théories américaines, entend au contraire partir des identités raciales pour déconstruire les rapports de domination. Le premier cherche à dépasser les appartenances ; le second à les rendre visibles. Le premier vise l’intégration ; le second la reconnaissance. Ces deux logiques ne sont pas nécessairement incompatibles, mais elles s’opposent lorsqu’elles prétendent chacune incarner la seule voie légitime.
La France se trouve ainsi confrontée à une difficulté majeure : comment reconnaître les injustices sans fragmenter le corps social ? Comment nommer les blessures sans enfermer les individus dans des catégories ? Comment réparer sans diviser ? Cette tension est d’autant plus vive que le pays porte une histoire complexe, faite de colonisation, d’immigration, d’assimilation, de conflits mémoriels. Le passé ne cesse de revenir hanter le présent, et le présent peine à se penser autrement qu’à travers les ombres du passé.
La question n’est donc pas de savoir si la France est malade de racisme ou de racialisme, mais de comprendre comment ces deux phénomènes s’alimentent mutuellement dans un climat de fragilisation collective. Le racisme persiste, parfois sourd, parfois brutal, souvent dénié. Le racialisme prospère, parfois comme outil analytique, parfois comme idéologie de substitution. L’un et l’autre témoignent d’une même difficulté : articuler l’égalité et la différence, penser l’universel sans nier le particulier, reconnaître le particulier sans renoncer à l’universel.
La France n’est peut‑être pas malade d’un excès de race, mais d’un manque de clarté conceptuelle. Et c’est précisément cette clarté qu’il nous faut retrouver si nous voulons sortir du face‑à‑face stérile entre déni et fragmentation, entre aveuglement et assignation identitaire. Car une société qui ne parvient plus à articuler ses principes et ses réalités se condamne à tourner en rond dans ses propres contradictions.





