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L’hypothèse d’un État fang : entre mémoire collective et réalités géopolitiques

Analyse de l’hypothèse d’un État fang en Afrique centrale, entre identité, frontières héritées et enjeux géopolitiques contemporains.

L’idée d’un État fang ressurgit régulièrement dans les conversations, sur les réseaux sociaux et au sein de certains cercles intellectuels d’Afrique centrale. Elle intrigue, parfois inquiète, et renvoie à une interrogation plus vaste : celle du rapport entre identité, histoire et construction politique sur un continent dont les frontières furent tracées sans les peuples, et parfois contre eux.

Les Fang, présents au Gabon, au Cameroun, en Guinée équatoriale et au Congo, constituent l’un des ensembles culturels les plus cohérents d’Afrique centrale. Une langue commune, des traditions partagées, des mythes fondateurs convergents : tout semble témoigner d’une unité ancienne, bien antérieure aux États modernes qui les englobent. De là à imaginer un État transnational fang, certains franchissent volontiers le pas. Mais que signifierait réellement, aujourd’hui, la création d’un tel ensemble politique ?

Les frontières africaines, issues d’accords coloniaux indifférents aux réalités humaines, ont fragmenté des peuples entiers. Les Fang, comme tant d’autres, ont été répartis entre plusieurs États sans consultation. L’idée d’un État fang apparaît alors comme une tentative de réparer une injustice historique, de redonner cohérence à un peuple éclaté. Pourtant, cette logique identitaire se heurte à une donnée politique incontournable : aucun État africain n’envisage de céder une partie de son territoire ni d’encourager des revendications séparatistes susceptibles de se multiplier.

Imaginer un État fang reviendrait à redessiner la carte de l’Afrique centrale, au prix de négociations complexes, de tensions diplomatiques et, potentiellement, de conflits. Les États concernés reposent déjà sur des équilibres internes fragiles. Introduire une revendication territoriale transnationale reviendrait à ouvrir une brèche dont les conséquences seraient difficilement maîtrisables. Car si les Fang réclamaient un État, pourquoi pas les Bamiléké, les Beti, les Téké, les Peul, les Wolof ou les Mossi ? Le continent, riche de plus de deux mille groupes ethniques, ne peut se permettre une fragmentation sans fin.

L’unité fang, bien que réelle, n’est ni uniforme ni homogène. Les trajectoires politiques, économiques et sociales diffèrent selon les pays. Les Fang du Gabon n’ont pas les mêmes réalités que ceux du Cameroun ou de la Guinée équatoriale. Imaginer un État unique reviendrait à méconnaître la diversité interne du peuple fang lui‑même. L’identité n’a pas besoin d’un État pour exister : elle peut s’exprimer par la culture, la langue, l’éducation, la coopération transfrontalière, les échanges économiques. La création d’un État n’est ni la seule voie, ni nécessairement la plus pertinente.

Derrière l’idée d’un État fang se profile une aspiration plus profonde : être reconnu, être respecté, être représenté, être acteur de son propre destin. Ces aspirations, légitimes, peuvent trouver leur place dans les États existants, à condition que ceux‑ci renforcent la participation politique, l’équité territoriale, la valorisation des cultures locales et la lutte contre les discriminations. Créer un État fang ne résoudrait pas mécaniquement les défis de gouvernance, de développement ou de justice sociale. En revanche, reconnaître pleinement la place des Fang dans les nations auxquelles ils appartiennent pourrait transformer durablement les équilibres sociaux.

L’idée d’un État fang agit ainsi comme un miroir : elle reflète les frustrations, les espoirs et les contradictions de l’Afrique contemporaine. Elle questionne la légitimité des frontières, la place des identités et la capacité des États à intégrer leurs diversités. Mais elle rappelle aussi une évidence : la stabilité du continent dépend moins de la création de nouveaux États que de la transformation des États existants. Les Fang n’ont pas besoin d’un drapeau pour exister ; ils ont besoin d’un espace où leur culture, leur langue et leur histoire soient pleinement reconnues, valorisées et transmises.

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