Accueil / Opinions / L’essor de l’entrepreneuriat éclairé Par Gert Dijkstra

L’essor de l’entrepreneuriat éclairé Par Gert Dijkstra

Un entrepreneur et un investisseur discutant dans un espace lumineux et moderne, symbolisant l’innovation durable, la vision long terme et le capital patient.

L’entrepreneuriat éclairé prospère lorsque le capital se montre patient, engagé et guidé par des principes. Les family offices, les fonds de pension et les investisseurs de nouvelle génération reconnaissent de plus en plus que la préservation durable du patrimoine passe nécessairement par la préservation durable de la planète. Comme l’a formulé l’un d’eux : « La durabilité ne consiste pas à réduire les dommages, mais à pratiquer un capitalisme autrement — et de manière plus vertueuse. »

Qu’est-ce que l’entrepreneuriat éclairé ?

Dans un monde où les résultats trimestriels dictent trop souvent les gros titres et où les valorisations fluctuent au gré des effets de mode, une révolution plus discrète est à l’œuvre. Elle est portée par des entrepreneurs convaincus que le profit, la raison d’être et l’impact positif ne sont pas des objectifs concurrents, mais des forces qui se renforcent mutuellement. Nous entrons dans l’ère de ce que j’aime appeler l’« entrepreneuriat éclairé ». Et sa réussite repose sur des fondateurs visionnaires alliés à des investisseurs éclairés, capables de faire preuve de patience et de conviction pour penser au-delà de la prochaine sortie.

Dans le paysage effréné de l’entrepreneuriat contemporain, un nouveau paradigme émerge. Un paradigme qui dépasse la simple quête de profit pour embrasser une approche plus éclairée de l’entreprise. Cet entrepreneuriat éclairé se distingue par un engagement profond en faveur d’une innovation guidée par le sens, d’une responsabilité sociale assumée et d’une croissance durable. Alors que notre monde affronte des défis sans précédent — du changement climatique aux inégalités sociales, de la polarisation à l’érosion de l’État de droit — ces entrepreneurs éclairés stimulent non seulement le progrès économique, mais catalysent également des transformations positives au sein de la société.

Au cœur de l’entrepreneuriat éclairé réside un profond sens de la finalité. La conviction que la réussite d’une entreprise doit se mesurer certes à l’aune d’indicateurs financiers — tels que la maximisation de la valeur pour l’actionnaire — mais tout autant à l’impact qu’elle exerce sur les personnes et sur la planète. Les entrepreneurs éclairés sont guidés par une vision qui vise à créer de la valeur pour l’ensemble des parties prenantes : clients, collaborateurs, actionnaires, fournisseurs, communautés et environnement. Ils privilégient la durabilité à long terme plutôt que les gains immédiats, conscients que la véritable réussite est celle qui s’inscrit dans le temps.

Par ailleurs, l’entrepreneuriat éclairé se distingue par un engagement résolu en faveur de la création de valeur et de pratiques éthiques et responsables. À une époque marquée par les scandales corporatifs et les manquements à l’éthique, ces entrepreneurs placent l’intégrité, la transparence et la responsabilité au cœur de toutes leurs actions. Ils maintiennent des standards élevés de gouvernance, veillant à ce que leurs entreprises opèrent de manière éthique et conforme aux réglementations. Ainsi, l’impôt est acquitté non seulement selon la lettre, mais également selon l’esprit de la loi.

L’un des traits caractéristiques de l’entrepreneuriat éclairé est une focalisation inlassable sur une innovation porteuse de sens. Plutôt que de poursuivre le profit pour lui-même, ces entrepreneurs cherchent à répondre aux défis sociétaux les plus pressants par des solutions transformatrices. Qu’il s’agisse de développer des technologies d’énergie propre pour lutter contre le changement climatique ou de mobiliser l’intelligence artificielle afin d’améliorer l’accès aux soins, ils mettent la puissance de l’innovation au service d’un impact social et environnemental positif.

Une nouvelle génération de fondateurs cherche à bâtir des entreprises qui réparent plutôt qu’elles ne blessent, qui régénèrent plutôt qu’elles n’extraient. Ces entrepreneurs sont guidés par un sens élargi de la responsabilité. Ils reconnaissent qu’une société saine et une planète florissante ne sont pas des « externalités », mais des conditions essentielles à la création de valeur sur le long terme. Leur ambition n’est pas de s’extraire du système, mais de le réformer — de démontrer qu’un capitalisme réajusté peut devenir une force au service du bien commun.

Les entrepreneurs éclairés surpassent leurs pairs en matière de chances de réussite à long terme. L’entrepreneuriat va de pair avec les épreuves, les difficultés et les périodes de turbulence. Ceux dont la motivation première réside dans des gains financiers immédiats percevront le coût d’opportunité de rester dans l’entreprise en temps de crise comme trop élevé, plutôt que de persévérer. Du point de vue d’un investisseur en capital-risque, une partie du processus de due diligence consiste précisément à comprendre ce qui anime l’équipe fondatrice, car l’on souhaite soutenir des entrepreneurs prêts à construire pour la décennie à venir, quelles que soient les difficultés.

L’essor de l’entrepreneuriat éclairé présente à la fois des opportunités et des défis pour le monde économique. D’un côté, ces entrepreneurs stimulent l’innovation, créent des emplois et génèrent de la croissance. De l’autre, ils se heurtent à des obstacles tels qu’un accès limité au capital, des contraintes réglementaires ou encore des mentalités ancrées dans la maximisation du profit à court terme. Surmonter ces défis exigera des efforts concertés de la part des investisseurs, des décideurs publics et de la société dans son ensemble afin de créer un environnement propice à l’épanouissement de cet entrepreneuriat éclairé.

En conclusion, l’entrepreneuriat éclairé représente un véritable changement de paradigme dans le monde des affaires. Un déplacement vers une approche de l’entrepreneuriat plus guidée par le sens, plus responsable socialement et plus durable. En adoptant cet état d’esprit, les entrepreneurs peuvent non seulement bâtir des entreprises prospères, mais aussi contribuer au bien commun, tant pour la société que pour la planète. À mesure que nous affrontons les défis du XXIᵉ siècle, l’entrepreneuriat éclairé offre une lueur d’espoir — une voie vers un avenir plus lumineux et plus prospère pour tous.

Quel est le rôle des investisseurs éclairés ?

Le système financier qui entoure ces entrepreneurs est pourtant souvent en décalage avec leurs ambitions. Le capital-risque, par nature, repose sur un modèle à haut risque et à horizon court : une croissance rapide suivie d’un événement de liquidité dans un délai de sept à dix ans. Cette structure laisse peu de place à une croissance délibérée, guidée par des valeurs, telle que celle dont les entrepreneurs éclairés ont besoin.

C’est ici que les family offices, les fonds à mission et les gestionnaires de patrimoine de long terme — comme certains fonds de pension — ont un rôle essentiel à jouer. Libérés des cycles de levée de fonds et des obligations de reporting trimestriel, ces investisseurs peuvent adopter une approche de « capital patient » : accompagner des entreprises qui intègrent leur raison d’être au cœur même de leur ADN, non comme un exercice de communication, mais comme un socle de résilience et de performance durable.

Les données soutiennent de plus en plus cette vision. Les entreprises dotées de pratiques environnementales, sociales et de gouvernance solides surpassent leurs pairs sur de longues périodes. Plus encore, elles sont mieux armées pour naviguer dans l’intersection volatile entre politique, technologie et risques climatiques qui caractérise l’économie contemporaine.

L’entrepreneur éclairé ne recherche pas le profit comme une fin en soi, mais comme le carburant qui permet de soutenir l’impact. Il construit des entreprises qui renforcent les communautés dans lesquelles elles opèrent — des employeurs ancrés localement plutôt que des extracteurs globaux. Il considère son entreprise non comme un monument personnel, mais comme une institution partagée : une organisation qui élève employés, clients, actionnaires, fournisseurs et parties prenantes.

Cette notion de « capitalisme ancré dans les territoires » gagne en influence, en particulier parmi les family offices et fondations de nouvelle génération. Ces investisseurs comprennent que préserver un patrimoine sur plusieurs générations suppose de préserver le monde dans lequel ce patrimoine peut exister.

Soutenir ces entrepreneurs requiert un type d’investisseur différent — un investisseur qui comprend que la valeur se construit et se capitalise avec le temps. De plus en plus, cet investisseur est le family office moderne.

Libérés des contraintes du reporting trimestriel et des cycles de vie des fonds, nombre de family offices repensent aujourd’hui leur raison d’être. Les héritiers de fortunes industrielles et financières ne se satisfont plus de préserver le capital de manière passive ; ils souhaitent désormais l’employer de façon significative. Une étude d’UBS révèle que plus des deux tiers des dirigeants de family offices de nouvelle génération privilégient les investissements à impact et les solutions climatiques plutôt que les classes d’actifs traditionnelles.

Ces family offices, dotés d’horizons d’investissement pluri-décennaux et d’un sens intrinsèque de la transmission, occupent une position unique pour soutenir les entrepreneurs éclairés. Ils peuvent adopter une vision de long terme — accompagnant les entreprises dans leur croissance lente, leurs phases d’expérimentation et leurs premières années difficiles, où le capital patient fait souvent la différence entre l’effondrement et la transformation.

Lorsqu’il s’agit d’évoquer le rôle de l’État dans la résolution des grands enjeux sociétaux, par opposition à l’élan entrepreneurial qui peut conduire au changement positif, la mission d’un gouvernement devrait être de créer « un environnement fertile » permettant à l’innovation de prospérer, sans prétendre produire lui-même les solutions innovantes. En Europe, il est essentiel que les institutions publiques à travers l’Union européenne réduisent la bureaucratie et permettent aux entrepreneurs d’innover. Nous pouvons être optimistes : le talent, les compétences et la créativité nécessaires pour agir comme forces de changement positif atteignent aujourd’hui un sommet en Europe ; il appartient aux gouvernements d’optimiser l’environnement pour laisser ce potentiel s’exprimer pleinement.

La finance régénérative (ReFi) illustre l’émergence de nouveaux modèles de capital éclairé. ReFi est un mouvement récent du Web3 et de la blockchain dans lequel les flux de capitaux sont conçus pour restaurer les systèmes naturels — par exemple, Toucan Protocol et Regen Network tokenisent des crédits carbone et biodiversité en toute transparence.

On peut également citer les Patient Climate Funds. Des fonds de long terme tels que Lowercarbon Capital (Chris Sacca), Breakthrough Energy Ventures (Bill Gates et partenaires) ou Planet First Partners prolongent volontairement leurs horizons d’investissement à 15–20 ans afin de permettre aux innovations climatiques deep-tech d’arriver à maturité.

Enfin, on observe l’essor des modèles de richesse communautaire. Des initiatives comme la Purpose Foundation (Allemagne) aident les entreprises à adopter la « steward ownership », un modèle dans lequel les actions sont détenues en fiducie pour garantir la continuité de la mission, empêchant les prises de contrôle prédatrices et le court-termisme.

Quel est l’appel ?

L’appel, dès lors, est celui d’une conscience financière émergente. Une conscience qui considère le capital non seulement comme une ressource à maximiser, mais aussi comme une force créatrice à orienter avec discernement. Les investisseurs éclairés reconnaissent que la véritable prospérité ne se mesure pas uniquement aux rendements financiers, mais à la vitalité des systèmes dont ces rendements dépendent.

Soutenir les entrepreneurs éclairés n’est pas un acte de charité : c’est une forme de clairvoyance stratégique. C’est comprendre que, dans une époque marquée par la fragilité et l’instabilité, la stabilité à long terme viendra de ceux qui investissent avec sagesse, patience et intention.

L’avenir du capitalisme sera écrit par ceux qui auront le courage de regarder au-delà de leur propre horizon temporel. L’entrepreneur éclairé construit déjà cet avenir — reste à savoir si un nombre suffisant d’investisseurs éclairés accepteront de le financer.

Dans un entrepôt réhabilité à la périphérie de Copenhague, un groupe de jeunes ingénieurs perfectionne un système de batteries circulaires destiné à offrir aux véhicules électriques un cycle de vie véritablement durable. Leur entreprise, encore pré‑profit, a décliné plusieurs offres de fonds de capital‑risque traditionnels. « Ils voulaient que nous allions plus vite, que nous passions à l’échelle avant que la science ne soit prête », explique le fondateur. « Mais nous construisons quelque chose qui doit durer des décennies — pas seulement jusqu’au prochain tour de table. »

Cette déclaration illustre un changement silencieux mais profond dans l’économie mondiale : l’essor de l’entrepreneuriat éclairé. Ce sont des fondateurs qui ne se contentent pas de perturber les marchés ou de courir après les valorisations. Ils cherchent à réconcilier profit et raison d’être — à créer des entreprises financièrement solides, socialement responsables et écologiquement régénératrices.

Si les entrepreneurs émergent en nombre, le capital susceptible de les soutenir ne suit pas toujours le rythme. Le modèle traditionnel du capital‑risque — avec ses cycles de sept ans et son obsession des sorties — est mal adapté aux horizons longs et aux objectifs d’impact complexes qui tiennent à cœur à ces fondateurs. Ce dont ils ont besoin, ce sont d’investisseurs éclairés : des intendants patients du capital, souvent issus de family offices ou de fonds alignés sur une mission, qui mesurent la réussite non seulement en multiples de retour, mais en résilience et en contribution des entreprises qu’ils accompagnent.

Un exemple souvent cité est Patagonia, longtemps emblème de l’entreprise guidée par sa mission, qui a formalisé son ethos en transférant sa propriété à une fiducie garantissant que tous les profits servent la planète. Interface, le géant mondial du revêtement de sol, a fait de la capture du carbone une stratégie commerciale. Et une nouvelle génération d’entreprises européennes — des pionniers néerlandais de la bioscience aux fintechs communautaires britanniques — démontre que faire le bien peut aussi signifier bien réussir.

À Milan, un collectif de designers a revitalisé l’industrie textile artisanale italienne en combinant production circulaire et transparence numérique. Au Kenya, une start‑up solaire soutenue par une fondation familiale apporte l’électricité hors réseau à des écoles rurales tout en générant des rendements réguliers. Ces entreprises prospèrent précisément parce qu’elles intègrent leur raison d’être au cœur de leurs opérations, non comme un supplément moral, mais comme un avantage stratégique.

Où se situe l’avenir du capital ?

La transition vers un entrepreneuriat éclairé constitue un défi pour les investisseurs qui continuent de privilégier les gains à court terme. Les marchés demeurent dominés par la liquidité et la spéculation, alors même que les crises structurelles du XXIᵉ siècle — climat, inégalités, transformations démographiques — exigent un capital plus patient.

Mais un contre‑courant se forme. Des institutions telles que Generation Investment Management, fondée par Al Gore et David Blood, ont démontré que durabilité à long terme et performance financière solide peuvent converger. Les family offices créent des syndicats pour co‑investir dans des entreprises guidées par leur mission, mutualisant expertise autant que capital. Même certains fonds souverains réévaluent leurs mandats afin d’intégrer la stabilité planétaire de long terme comme critère central d’investissement.

Pour les investisseurs éclairés, l’opportunité n’est pas seulement morale : elle est stratégique. Les entreprises qui perdureront seront celles qui intègrent la durabilité au cœur de leur logique économique. Les entrepreneurs qui façonneront la prochaine ère du capitalisme seront ceux qui considèrent le profit comme un moyen, non comme une fin.

Nous assistons à l’émergence d’un nouveau contrat social entre l’entreprise et la société — un contrat qui recherche l’équilibre plutôt que la domination, la pérennité plutôt que l’extraction.

Si le XXᵉ siècle a été marqué par l’entrepreneur‑disrupteur, le XXIᵉ pourrait bien être celui de l’entrepreneur‑réparateur : reconstruisant la confiance, restaurant les écosystèmes et redéfinissant les contours mêmes de la réussite. Mais ils ne peuvent y parvenir seuls. Ils ont besoin d’investisseurs qui partagent leur foi dans le temps long — qui voient dans le capital patient non une contrainte, mais un avantage compétitif.

L’entrepreneuriat éclairé ne prospérera que s’il rencontre un investissement éclairé. Et lorsque cette convergence s’opère — lorsque raison d’être et profit sont autorisés à se renforcer mutuellement — le capitalisme pourrait bien redécouvrir sa vocation la plus élevée : servir l’épanouissement du vivant.

Répondre

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

You don't have permission to register
error: Content is protected !!