Le travail du sexe en France constitue un objet d’analyse où se croisent sociologie du corps, droit de propriété, économie libérale et héritages culturels profondément ancrés. Certes, la prostitution est souvent présentée comme « le plus vieux métier du monde », mais cette formule, largement mobilisée dans le débat public, ne dit rien de la complexité contemporaine du travail du sexe, ni des tensions qu’il révèle dans le modèle social français. La manière dont une société régule ou refuse de réguler cette activité éclaire sa conception de l’autonomie individuelle, du capital corporel, de la dignité et du marché du travail.
Dans une perspective sociologique, le corps apparaît comme un capital mobilisable, un instrument de travail comparable à d’autres formes de mise à disposition de soi. Cependant, la France demeure attachée à une conception non patrimoniale du corps, héritée du droit civil, qui refuse d’en faire un objet de propriété. Cette tension entre droit de propriété de soi et indisponibilité juridique du corps structure l’ensemble du débat. Néanmoins, les travailleurs du sexe mobilisent leur corps comme ressource économique, tout comme les sportifs professionnels, les mannequins ou les travailleurs du care, ce qui interroge la cohérence des frontières symboliques entre activités légitimes et activités illégitimes.
L’approche économique libérale, quant à elle, considère le travail du sexe comme un marché soumis aux dynamiques classiques de l’offre, de la demande, de la négociation et du risque. Dans cette perspective, la question centrale n’est pas de savoir si l’activité est moralement acceptable, mais si les conditions d’exercice permettent de réduire les dangers, d’améliorer la sécurité et de garantir des droits sociaux. Cependant, la pénalisation du client, adoptée en France, a produit des effets paradoxaux : clandestinité accrue, perte de pouvoir de négociation, dépendance renforcée aux intermédiaires. Néanmoins, ces effets ne sont pas spécifiques au travail sexuel ; ils reflètent des mécanismes observables dans d’autres secteurs précarisés du marché du travail.
La sociologie rappelle également que les travailleurs du sexe ne forment pas un groupe homogène. Certains revendiquent une autonomie professionnelle, d’autres subissent des contraintes économiques ou migratoires, et beaucoup oscillent entre ces pôles. Réduire cette diversité à une seule figure — celle de la victime — revient à effacer la pluralité des trajectoires. Certes, l’exploitation existe, mais elle coexiste avec des formes d’activité choisies, ce qui oblige à dépasser les catégories morales pour analyser les réalités sociales. Cependant, le débat public français reste dominé par des représentations normatives qui peinent à intégrer cette complexité.
L’expression « plus vieux métier du monde » mérite également d’être interrogée. Elle naturalise un phénomène profondément social, alors que les formes de prostitution ont varié selon les époques, les statuts et les régulations. Néanmoins, ce qui demeure constant, c’est la volonté des sociétés de contrôler la sexualité, non seulement pour des raisons morales, mais aussi pour des raisons économiques et politiques. Le travail du sexe devient alors un terrain où se jouent des enjeux plus larges : gestion de la marginalité, définition de la citoyenneté, régulation du corps dans l’espace public.
Le débat français gagnerait à dépasser les oppositions binaires — abolition contre reconnaissance, morale contre économie, protection contre autonomie — pour aborder le travail du sexe comme un fait social total. Cependant, cette approche exige une capacité à affronter ce que la société préfère souvent éviter : la pluralité des expériences, la réalité des contraintes, la question du droit de disposer de soi. Le travail du sexe interroge la cohérence du modèle français, sa conception de la liberté, et sa capacité à articuler protection collective et autonomie individuelle.






