Dans un moment où la géopolitique mondiale semble se recomposer sous l’effet de rivalités croissantes, l’idée d’une union des puissances moyennes s’impose comme l’un des scénarios les plus stimulants pour comprendre l’évolution de l’ordre international. À mesure que le monde multipolaire se consolide, ces États — souvent qualifiés de pays émergents ou de puissances intermédiaires — cherchent à affirmer une autonomie stratégique qui leur permette d’échapper à la logique des blocs et de peser sur les équilibres géopolitiques.
L’intérêt croissant pour les puissances moyennes ne tient pas seulement à leur poids démographique ou économique. Il reflète une transformation profonde des relations internationales, marquées par une multipolarité de plus en plus assumée. Dans cet environnement fragmenté, ces États apparaissent comme des acteurs capables de jouer sur plusieurs tableaux, de négocier des marges de manœuvre, d’exercer une influence diffuse mais réelle. Leur force ne réside pas dans la domination, mais dans la flexibilité, dans la capacité à tisser des alliances ponctuelles et à participer à des coalitions régionales qui redessinent silencieusement la carte du pouvoir.
L’hypothèse d’une union des puissances moyennes procède de cette intuition : face à la pression des grandes puissances, la coopération internationale horizontale pourrait devenir un instrument de stabilisation. Il ne s’agirait pas d’une alliance formelle, encore moins d’un front idéologique, mais d’un réseau de convergences fondées sur des intérêts partagés — sécurité alimentaire, transition énergétique, gouvernance numérique, réformes de la gouvernance mondiale. Une telle union serait moins un projet institutionnel qu’une manière d’habiter le monde multipolaire.
Cette dynamique s’inscrit dans une histoire longue. Depuis Bandung et l’émergence du mouvement des non‑alignés, les puissances intermédiaires ont cherché à échapper à la logique des blocs. Mais ce qui distingue la période actuelle, c’est la densité des interdépendances : chaînes de valeur, flux énergétiques, technologies critiques, vulnérabilités climatiques. Dans un tel environnement, la coopération entre puissances moyennes n’est plus seulement un choix politique : elle devient une nécessité stratégique.
Pourtant, cette union reste fragile. Les intérêts divergent, les ambitions nationales s’entrechoquent, les trajectoires historiques ne se superposent pas. L’Inde et la Turquie n’ont pas les mêmes priorités ; le Brésil et l’Indonésie ne partagent pas les mêmes contraintes sécuritaires. La force potentielle des puissances moyennes — leur diversité — est aussi leur limite. Toute tentative de structuration risque de se heurter à la réalité d’un monde où chacun cherche à maximiser son autonomie.
Mais c’est précisément cette tension qui rend l’idée féconde. L’union des puissances moyennes n’est pas un projet figé : c’est un espace de possibles, une manière de penser la géopolitique en dehors des schémas binaires. Elle invite à regarder le monde non plus comme un théâtre dominé par deux protagonistes, mais comme une mosaïque d’acteurs capables de peser sur les équilibres globaux. Dans un système international en recomposition, ces puissances pourraient devenir les artisans d’un nouvel équilibre, non pas par la force, mais par la capacité à tisser des liens, à négocier des compromis, à inventer des formes inédites de coopération.
L’union des puissances moyennes n’est ni une utopie ni une certitude. Elle est une hypothèse de travail, un prisme pour comprendre les dynamiques d’un monde où la puissance se diffuse, se fragmente, se réinvente. Elle rappelle que l’histoire n’est jamais écrite d’avance et que, dans les interstices laissés par les géants, d’autres acteurs peuvent émerger, non pour dominer, mais pour orienter.





