La question de la valeur intrinsèque accompagne l’histoire de la pensée économique comme une ombre persistante. Dès que l’on tente d’attribuer une valeur à une chose, un médiateur s’impose : la monnaie. Elle permet de comparer des réalités hétérogènes, parfois incommensurables, en postulant qu’une équivalence juste — ou du moins acceptable — peut être établie entre elles. La monnaie prétend ainsi instaurer une forme de justice dans l’échange, une justesse dans la mesure.
Mais ce que nous observons, dans la pratique, n’est jamais une valeur intrinsèque : c’est une valeur de marché, c’est‑à‑dire le résultat contingent de la rencontre entre l’offre et la demande. Lorsque l’offre excède la demande, le prix baisse ; dans le cas inverse, il augmente. La valeur dépend donc d’un état du monde, d’un instant, d’une configuration humaine.
Confondre cette valeur de marché avec une valeur intrinsèque relève d’une confusion conceptuelle. Une configuration de marché est un phénomène : elle résulte d’observations, d’anticipations, de croyances, de décisions humaines. Elle dépend de la manière dont les choses nous apparaissent. C’est, au sens husserlien, une réalité phénoménale.
Cette distinction renvoie à une interrogation plus ancienne encore, que Kant a formulée avec une clarté décisive : ce que nous percevons — les phénomènes — n’est pas ce que les choses sont en elles‑mêmes — le noumène.
Prenons un exemple simple. Lorsque nous contemplons un coucher de soleil, nous voyons un disque rouge. Pourtant, le soleil n’est pas rouge en soi : cette couleur résulte de la diffusion atmosphérique. De même, la couleur d’un objet provient de la manière dont il réfléchit certaines longueurs d’onde et en absorbe d’autres. La couleur n’est donc pas une propriété intrinsèque : elle est le produit d’une interaction entre l’objet, la lumière et notre perception.
Il en va de même pour les prix.
Attribuer un prix à une chose ne signifie pas que ce prix exprime sa nature propre. Il s’agit d’une mesure phénoménale, issue d’un ensemble d’interactions humaines.
Dès lors, parler de « valeur intrinsèque » devient problématique. Le terme « intrinsèque » désigne ce qui appartient à la chose indépendamment de toute perception extérieure. Estimer la valeur intrinsèque d’une entreprise à partir de ses flux futurs, de son utilité ou de la quantité de travail incorporée relève donc, au mieux, d’une approximation phénoménale de ce que l’on imagine être sa réalité profonde.
Certains espèrent que le marché, par une sorte de loi des grands nombres, corrige cette confusion : avec suffisamment d’acteurs, le prix convergerait vers une valeur d’équilibre. Mais cet argument suppose implicitement que les marchés sont stationnaires. Ils ne le sont pas. Les conditions économiques, technologiques, géopolitiques évoluent sans cesse. Si les marchés étaient stationnaires, les cours seraient plats. L’histoire montre l’inverse.
Il devient alors difficile de soutenir que le prix de marché converge vers une valeur intrinsèque.
Pour les actions, la question demeure ouverte.
Mais Bitcoin introduit peut‑être une rupture.
Contrairement à tout autre actif financier — si l’on accepte de le qualifier ainsi — Bitcoin possède une source de vérité interne : sa blockchain. Toutes les transactions y sont inscrites, vérifiables, immuables. Il n’existe pas de divergence entre bases de données, car l’information est distribuée entre les nœuds. Les données sont exactement ce qu’elles sont.
Ainsi, que Bitcoin soit « en soi » ou « phénoménal » ne change rien à sa nature observable. Si cette distinction nous semble soudain insignifiante, n’est‑ce pas le signe d’une caractéristique intrinsèque ? On peut alors soutenir que Bitcoin est intrinsèquement sa blockchain — son protocole, son réseau, ses règles cryptographiques — et certainement pas son prix de marché.
La blockchain n’est pas une représentation : elle est la structure même du système.
Dans cette perspective, la valeur intrinsèque de Bitcoin ne peut pas être un nombre. Réduire une technologie distribuée, cryptographiquement cohérente et auto‑référentielle à un prix unique revient à perdre l’essentiel de son information.
La véritable valeur intrinsèque serait alors structurelle, non numérique.
Ce raisonnement peut s’étendre à d’autres objets économiques. Une entreprise ne se réduit pas à son cours de bourse : elle possède une organisation, une technologie, une culture, une gouvernance, un réseau de relations. Autant d’éléments qui forment une structure bien plus riche qu’un prix.
Mais cette réflexion conduit à une question plus profonde.
Si la valeur intrinsèque est structurelle, alors elle renvoie à la structure de la chose en soi, cette réalité qui existe indépendamment de nos perceptions. Or la phénoménologie nous enseigne que nous n’avons jamais accès directement à cette réalité. Nous n’en percevons que des manifestations.
Il demeure toutefois une observation remarquable : les phénomènes sont cohérents entre eux. La science fonctionne précisément parce que les phénomènes semblent reliés par des lois.
Cette cohérence suggère une hypothèse radicale : les structures internes des choses ne sont peut‑être pas indépendantes. Elles pourraient appartenir à une structure unique et unifiée.
Dans cette perspective, il n’existerait pas une multitude de « choses en soi », mais une seule réalité fondamentale, possédant une structure interne inaccessible.
La valeur intrinsèque d’un objet particulier ne serait alors qu’une manifestation locale de cette structure universelle.
On peut donner différents noms à cette unité ontologique : réalité fondamentale, structure ultime du monde… Il n’est ni incohérent, ni naïf, ni scientifiquement absurde de l’appeler Dieu.
Sous cet angle, la recherche de la valeur intrinsèque d’un actif — action ou Bitcoin — rejoint une interrogation métaphysique beaucoup plus ancienne.
Chercher la valeur intrinsèque revient peut‑être, au fond, à tenter de comprendre la structure ultime du réel.
Et, dans cette perspective, déterminer parfaitement la valeur intrinsèque d’une chose reviendrait presque à résoudre une question encore plus ancienne :
celle de l’existence de Dieu.





