À Hargeisa, capitale discrète du Somaliland, les premières lueurs du jour glissent sur les collines ocres. La ville s’éveille dans un mélange de poussière, de prières et de conversations murmurées autour des échoppes de qat. Ici, dans ce territoire de la Corne de l’Afrique, la vie suit un rythme étonnamment ordonné pour un État non reconnu. Les écoles ouvrent, les administrations fonctionnent, les marchés prospèrent. Et pourtant, sur la scène internationale, le Somaliland demeure une anomalie diplomatique, un pays qui existe sans exister.
Un État sans reconnaissance, mais doté d’une étonnante stabilité
Depuis sa déclaration d’indépendance en 1991, le Somaliland a construit patiemment ses institutions : une monnaie nationale, un Parlement élu, une armée disciplinée. Dans une région marquée par les conflits, cette stabilité régionale relève presque du paradoxe. « Nous avons bâti un État fonctionnel, mais le monde continue de nous regarder comme une province égarée », confie un haut fonctionnaire rencontré dans les couloirs du ministère des Affaires étrangères.
Le contraste avec la Somalie, minée par les rivalités claniques et les insurrections, est saisissant. Le Somaliland, lui, revendique une trajectoire singulière, fondée sur la paix civile et la gouvernance locale.
Hargeisa, capitale d’un pays qui se raconte
Dans les rues d’Hargeisa, les fresques murales racontent l’histoire d’un peuple qui refuse l’effacement. Les taxis filent entre les étals, les cafés se remplissent dès la fin de la prière du matin. Amina, vendeuse de tissus, résume la situation avec une lucidité tranquille : « Nous vivons mieux qu’en Somalie. Nous sommes en paix. Mais tant que nous n’avons pas de reconnaissance internationale, nous restons vulnérables. »
La paix est ici un trésor, presque un acte politique. Le Somaliland la protège avec une vigilance qui confine au sacré.
Berbera : un port stratégique au cœur de la géopolitique de la mer Rouge
À l’est, la route mène à Berbera, port stratégique sur le golfe d’Aden. Modernisé grâce à des investissements venus du Golfe, il est devenu un point d’ancrage essentiel pour le commerce régional. Les cargos s’y succèdent, chargés de marchandises destinées à l’Éthiopie, pays enclavé qui dépend de ce corridor maritime.
Un docker observe les conteneurs empilés : « Si le Somaliland était reconnu, Berbera deviendrait un hub majeur de la géopolitique de la mer Rouge. Mais pour l’instant, nous avançons seuls. »
Dans une région où les tensions maritimes s’intensifient — attaques houthies, rivalités entre puissances du Golfe, présence iranienne — la position du Somaliland prend une dimension stratégique que peu d’États peuvent ignorer.
Une démocratie fragile, mais réelle
Le Somaliland aime se présenter comme une exception démocratique dans la région. Les élections y sont disputées, les débats politiques animés, les médias relativement libres. Mais cette démocratie demeure fragile :
- tensions entre clans,
- retards électoraux,
- pressions ponctuelles sur certains journalistes.
Pourtant, comparée aux États voisins, elle apparaît comme un îlot de stabilité.
La quête obstinée de reconnaissance internationale
Dans les bureaux du ministère des Affaires étrangères, les cartes du monde sont annotées, les dossiers s’empilent. Le ministre, calme et déterminé, résume la stratégie : « Nous ne demandons pas un geste symbolique. Nous demandons que le monde regarde les faits. Nous sommes un État fonctionnel. »
Les faits, justement :
- une administration solide,
- une armée disciplinée,
- un port stratégique,
- une population attachée à la paix.
Mais la diplomatie internationale obéit à des logiques qui dépassent la simple efficacité institutionnelle.
Entre espoir et lassitude
Dans un café d’Hargeisa, des étudiants discutent de l’avenir. Hassan rêve d’un passeport qui lui permette de voyager sans suspicion. Nimo, elle, veut devenir diplomate « pour expliquer au monde que le Somaliland n’est pas une fiction ».
Tous partagent la même lassitude : « Nous existons. Pourquoi est‑ce si difficile à admettre ? »
Un pays suspendu entre réalité et invisibilité
Le Somaliland avance, construit, négocie, espère. Il vit dans cet entre‑deux étrange : trop réel pour être ignoré, trop isolé pour être reconnu. Un pays qui, chaque jour, prouve qu’il mérite sa place dans la géopolitique de la Corne de l’Afrique.
À Hargeisa, le soleil se couche sur les collines. Les lumières s’allument, les cafés se remplissent, la ville respire. Le Somaliland continue d’écrire son histoire, patiemment, obstinément, dans l’attente que le monde accepte enfin de la lire.






