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Zaporijia : une sûreté nucléaire sous pression

Vue de la centrale nucléaire de Zaporijia entourée d’infrastructures endommagées, illustrant la vulnérabilité de son alimentation électrique en zone de conflit.

La situation de la centrale nucléaire de Zaporijia (ZNPP) continue d’illustrer, avec une inquiétante régularité, la vulnérabilité des infrastructures nucléaires lorsqu’elles se trouvent prises dans les turbulences d’un conflit armé. Au début du mois, la centrale a dû fonctionner plusieurs heures uniquement grâce à sa ligne d’alimentation de secours, récemment réparée, après la déconnexion volontaire de sa ligne principale pour des travaux de maintenance programmés. Cette bascule forcée, intervenue moins de vingt‑quatre heures après la remise en service de la ligne de secours, rappelle la précarité structurelle dans laquelle opère aujourd’hui la plus grande centrale nucléaire d’Europe, comme l’a souligné le directeur général de l’AIEA, Rafael Mariano Grossi.

Selon l’équipe de l’Agence présente sur place, l’interruption temporaire de l’alimentation principale le 6 mars a rendu indispensable l’utilisation de la ligne de secours Ferosplavna‑1 (330 kV), rétablie la veille dans le cadre d’un cinquième cessez‑le‑feu local négocié par l’AIEA. Cette ligne a assuré une alimentation stable, mais son activation si récente témoigne de la dépendance critique de la ZNPP à des infrastructures électriques fragilisées par le conflit.

« La centrale demeure exposée à des options d’alimentation externes limitées, ce qui complique considérablement les opérations de maintenance et met en lumière la nécessité d’une infrastructure électrique robuste, diversifiée et résiliente », a rappelé Rafael Grossi.

Parallèlement, l’équipe de l’AIEA a tenu plusieurs réunions consacrées à la réorganisation interne de la centrale, mise en œuvre en 2025. Les discussions ont porté sur les nouvelles lignes hiérarchiques, la redistribution des responsabilités et la fusion de certains départements. Les experts ont également observé les essais d’un groupe électrogène de secours (GES) à l’unité 3, un élément essentiel en cas de perte totale d’alimentation externe — un scénario qui s’est produit douze fois depuis le début du conflit.

Les préoccupations ne se limitent pas à Zaporijia. Dans la nuit du 11 au 12 mars, un poste de transformation électrique situé près de l’installation de source de neutrons sous‑critique de Kharkiv (KIPT) a été détruit lors d’une attaque, entraînant une déconnexion du réseau jusqu’au 13 mars. L’installation a dû fonctionner grâce à des groupes électrogènes de secours, une solution d’urgence qui ne peut être durable.

À Tchernobyl, l’équipe de l’AIEA a signalé le 14 mars une déconnexion de près de 24 heures de la ligne de transport de 750 kV de Kyivska, à la suite d’une attaque visant un poste de transformation essentiel. Bien que l’alimentation externe n’ait pas été totalement interrompue, les fluctuations du réseau ont déclenché automatiquement les générateurs alimentant l’enceinte de confinement et le bâtiment de stockage du combustible usé. Les générateurs ont pu être arrêtés après quinze minutes, mais l’incident illustre la vulnérabilité persistante du réseau ukrainien.

« Ces épisodes démontrent combien l’instabilité du réseau électrique et la fragilité de l’alimentation externe pèsent sur la sûreté nucléaire des installations ukrainiennes », a insisté Grossi.

La situation sécuritaire reste également préoccupante autour de la centrale du Sud‑Ukraine, où un drone a été détecté à un kilomètre du site le 18 mars, après deux survols similaires début mars. Ces incursions rappellent que les installations nucléaires demeurent exposées à des risques hybrides, difficiles à anticiper.

Malgré ce contexte, l’AIEA poursuit son programme d’assistance technique et matérielle. Ces deux dernières semaines, des équipements de protection individuelle ont été livrés au Centre national des sciences KIPT, tandis que des lits et matelas ont été fournis à Tchernobyl pour améliorer les conditions de vie du personnel. Un électromètre de haute précision a été remis à l’Institut de métrologie, et des armoires télémécaniques ont été livrées à Mykolaivoblenergo.

Dans le cadre de la mission ISAMKO, du matériel informatique et de laboratoire de pointe a été fourni aux laboratoires régionaux d’Odessa, Vinnytsia et Ternopil, notamment deux chromatographes en phase gazeuse de dernière génération. Ces livraisons ont été rendues possibles grâce au soutien financier de l’Italie, du Japon, de la Norvège et du Royaume‑Uni.

Au‑delà des chiffres et des rapports techniques, une réalité s’impose : la sûreté nucléaire en Ukraine dépend désormais autant de la résilience des infrastructures que de la stabilité géopolitique. Tant que le conflit perdurera, les centrales resteront exposées à des risques multiples — électriques, physiques, organisationnels — que seule une présence internationale constante et un soutien matériel massif peuvent atténuer.

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