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  Sécurité africaine : l’effondrement des solutions imposées éclate au grand jour Par Deve Maboungou

Image montrant un dispositif de sécurité africain lors d’un événement majeur, symbolisant l’échec des modèles sécuritaires importés et la nécessité d’approches adaptées aux réalités du continent.

L’Afrique aborde l’année 2026 dans un paradoxe saisissant. D’un côté, le continent affiche une croissance économique solide de 4 %, s’appuie sur une population exceptionnellement jeune — 60 % des habitants ont moins de 25 ans — et dispose de richesses naturelles ainsi que d’un potentiel géopolitique unique. De l’autre, il traverse une phase d’instabilité sécuritaire en Afrique, d’incertitudes institutionnelles et de recompositions stratégiques qui menacent directement la cohésion de ses États et la prospérité de ses populations.

Entre 2022 et 2025, le continent a connu une succession de changements anticonstitutionnels de gouvernement d’une ampleur inédite depuis les années 1960. Niger, Mali, Burkina Faso, Gabon et d’autres encore ont vu leur ordre politique basculer en quelques heures. Parallèlement, une recomposition géopolitique africaine profonde redéfinit les rapports de force régionaux : création de la Confédération des États du Sahel, retrait accéléré des forces françaises, montée en puissance de nouveaux partenaires comme la Chine, la Russie ou la Turquie, et affirmation d’une jeunesse connectée, impatiente et déterminée à provoquer un changement structurel.

Malgré ces bouleversements, les analyses dominantes dans le débat international restent étonnamment superficielles. Elles réduisent ces crises à des cycles politiques classiques, à des réactions ponctuelles face à des gouvernances défaillantes. C’est une erreur majeure. Ce qui se joue aujourd’hui en Afrique dépasse largement la simple crise de gouvernance : il s’agit du dysfonctionnement systémique des institutions africaines, héritées du colonialisme et demeurées inadaptées aux réalités contemporaines malgré plus de soixante ans d’indépendance.

La question centrale que pose 2026 est donc claire : comment bâtir une sécurité africaine qui soit à la fois légitime, efficace et véritablement enracinée dans les réalités du continent ? La réponse ne viendra ni de la reproduction de modèles occidentaux, ni de solutions militaristes improvisées, ni d’un attentisme international devenu intenable. Elle exige une refondation méthodique des capacités d’anticipation, de prévention et de gestion des crises, ancrée dans les dynamiques sociopolitiques africaines.

Pour saisir les contours de cette transformation, un événement récent offre un éclairage précieux : la Coupe d’Afrique des Nations 2025 au Maroc. Car c’est dans cette compétition que se concentrent, de manière presque pédagogique, les leçons essentielles pour repenser la sécurité des grands événements en Afrique.

La CAN 2025 s’est imposée comme un véritable laboratoire de résilience continentale. Là où d’autres avaient échoué, le Maroc a démontré qu’un grand événement africain pouvait être sécurisé avec rigueur, modernité et cohérence. La tragédie du Cameroun en 2022, où huit personnes avaient perdu la vie dans une bousculade à Olembé, avait laissé planer un doute profond. Le fiasco de la finale de la Ligue des champions au Stade de France la même année n’avait fait qu’augmenter le scepticisme international. Beaucoup se demandaient si un tel défi était réellement à la portée d’un pays africain.

Le Maroc a répondu sans ambiguïté : oui, c’est possible. Et mieux encore : c’est possible en combinant technologie avancée, planification stratégique et solidarité africaine. Pendant un mois, cinquante et un matchs ont été disputés dans six villes — Casablanca, Rabat, Tanger, Marrakech, Fès, Agadir — mobilisant des centaines de milliers de supporters et des délégations venues de tout le continent. À l’arrivée, aucun incident majeur, aucune rupture de la chaîne sécuritaire, aucune scène de chaos. Christian Emeruwa, chef de la sécurité de la Confédération africaine de football, l’a résumé avec justesse : « Le succès de la CAN ne se mesure pas seulement au football produit sur la pelouse, mais aussi à la solidité, souvent invisible, de la sécurité qui entoure chaque rencontre ». Une leçon essentielle pour toute réflexion sur la sécurité en Afrique.

Le cœur du modèle marocain tient en un mot : anticipation. Bien avant le coup d’envoi du 21 décembre 2025, le pays avait engagé un travail de fond. Une collaboration étroite avec la CAF, via sa Direction de la sécurité et de la sûreté, a permis de mettre en place un programme de formation inédit, déployé dans les six villes hôtes. Directeurs de stades, forces de police et de gendarmerie, sapeurs-pompiers, responsables de la sûreté aéroportuaire et routière, gestionnaires des sites d’entraînement, des zones supporters, des hôtels et de la logistique : tous ont été formés à une doctrine commune.

Zachary Hajjaj, commissaire divisionnaire à la direction générale de la sécurité publique marocaine, résume l’esprit de cette réussite : « Ce n’est pas le travail d’un jour, ni même d’une compétition. C’est une préparation de plusieurs années, avec une coordination très fine entre tous les acteurs ». Et lorsqu’on lui demande la clé, il ajoute : « Dès l’annonce de l’organisation de la CAN, tout le monde s’est mis autour de la table : autorités locales, ministères, transport, tourisme, sécurité. Rien n’a été laissé au hasard ».

Les moyens déployés ont été considérables : 3 500 nouvelles recrues spécialement formées, 6 000 caméras installées, drones surveillant en permanence les foules, tribunaux spécialisés dans les stades pour traiter rapidement les infractions, centres opérationnels utilisant l’intelligence artificielle pour détecter les comportements suspects, équipes en civil chargées de neutraliser discrètement les menaces.

Mais l’innovation la plus déterminante a été la gestion des flux de supporters, un enjeu majeur de la sécurité événementielle. Aux entrées des stades, les spectateurs passaient systématiquement entre cinq et sept niveaux de contrôle, incluant des fouilles au corps. Une première en Afrique. Avant, pendant et après les matchs, la vigilance était constante.

Par Deve Maboungou — Expert en Intelligence Économique, Sécurité et Pilotage Institutionnel | Enseignant Chercheur au Département de Sciences Politiques et Relations Internationales de l’Institut Thales Afrique de Dakar, Consultant et représentant pays du Congo-Brazzaville de l’Institut Africain de la Réflexion Stratégique et Directeur de l’intelligence économique et des relations d’influence de la CDECO (Chambre de Diplomatie Economique du Congo

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