Dans les grandes métropoles européennes, une réalité discrète se déploie loin des projecteurs, mais dont la portée stratégique ne cesse de s’affirmer. Paris, Bruxelles, Londres ou Berlin ne sont plus seulement des lieux d’exil, d’étude ou de réussite économique pour les diasporas africaines. Elles sont devenues, pour certains États du continent, des terrains privilégiés de recrutement pour leurs services de renseignement. Une géopolitique silencieuse s’y joue, faite de loyautés, de réseaux, de vulnérabilités et d’opportunités.
Pour de nombreux gouvernements africains, la diaspora représente un enjeu central. Elle est une force économique, culturelle, diplomatique, mais aussi un espace où peuvent émerger des oppositions structurées, des mouvements contestataires ou des réseaux d’influence extérieurs. Recruter au sein de cette diaspora, c’est tenter de garder un lien, de surveiller, d’anticiper. C’est aussi reconnaître que l’Afrique contemporaine se joue autant dans les capitales européennes que dans les capitales africaines.
Les méthodes employées sont feutrées, presque banales. Elles passent par des associations culturelles, des relais religieux, des entrepreneurs diasporiques, des étudiants brillants, des intermédiaires communautaires. Mais elles visent aussi, de manière plus stratégique, des profils disposant d’un accès privilégié à l’information : des militaires ou des policiers français, belges ou britanniques issus de la diaspora, dont la double appartenance culturelle et administrative peut susciter l’intérêt de certains services africains. Ces profils, souvent intégrés dans des institutions sensibles, représentent une source potentielle de renseignements, de compréhension des dispositifs européens, voire d’influence indirecte.
Le recrutement ne se fait pas dans l’ombre d’un roman d’espionnage. Il se déroule dans la lumière d’un café, d’un bureau consulaire, d’un événement communautaire. Il repose sur la confiance, la proximité, la loyauté familiale ou nationale. Certains acceptent par patriotisme, d’autres par opportunisme, d’autres encore par pression sociale ou par méconnaissance des enjeux. Il existe aussi ceux qui collaborent sans en avoir pleinement conscience, persuadés de rendre service à leur pays d’origine ou à leur communauté.
Cette stratégie révèle une transformation profonde : l’Afrique n’est plus seulement un continent observé par l’Europe, elle devient un acteur qui observe, analyse et agit. Les services de renseignement africains se professionnalisent, se modernisent, s’adaptent aux réalités transnationales. Ils comprennent que la diaspora est un espace stratégique, un lieu où se fabriquent des opinions, des alliances, des oppositions. Un lieu où se joue une part de la stabilité intérieure.
L’Europe, de son côté, peine encore à saisir l’ampleur de ce phénomène. Longtemps focalisés sur les grandes puissances — États‑Unis, Russie, Chine — les services européens ont sous‑estimé la capacité d’acteurs africains à projeter leur influence. Non par naïveté, mais par inertie stratégique. L’Afrique était perçue comme un espace d’intervention, non comme un acteur autonome de la géopolitique du renseignement. Or, les capitales européennes sont devenues des carrefours où se croisent intérêts africains, rivalités régionales, enjeux migratoires et luttes d’influence.
Comprendre cette réalité ne signifie pas céder à la suspicion généralisée. Il s’agit plutôt de reconnaître que les États africains, comme tous les États, cherchent à protéger leurs intérêts, à surveiller leurs oppositions, à anticiper les crises. Le recrutement au sein de la diaspora n’est pas un acte hostile en soi ; il est un symptôme d’un monde où les frontières politiques se déplacent, où les identités se superposent, où les loyautés se négocient.
Dans un siècle où les flux humains, économiques et numériques circulent sans entrave, les services africains ont appris à se projeter, à se rendre invisibles, à lire les sociétés européennes avec une finesse que l’on sous‑estime souvent. Ils rappellent que la puissance ne se mesure pas seulement en budgets ou en technologies, mais en capacité à comprendre les réseaux humains, à anticiper les mouvements, à agir dans les interstices du réel.
L’Europe, longtemps tournée vers d’autres horizons, doit désormais intégrer cette évidence : la diaspora africaine n’est pas seulement un espace social ou culturel. Elle est devenue un enjeu stratégique, un terrain d’influence, un lieu où se joue une part de la souveraineté africaine. Et c’est peut‑être là que se dessine l’une des lignes de force du XXIᵉ siècle : dans cette géopolitique discrète, humaine, transnationale, où l’Afrique et l’Europe se regardent, se recrutent et se répondent, loin des projecteurs, mais au cœur du monde réel.






