Il arrive que les sociétés, à force de vouloir se libérer de leurs carcans, finissent par en créer de nouveaux. La France, longtemps attachée à une conception charnelle, parfois désinvolte, de la liberté individuelle, semble aujourd’hui traversée par un mouvement inverse : un regain de puritanisme, inattendu dans un pays qui se rêvait héritier de Voltaire, de Molière et des Lumières. Ce basculement ne se manifeste pas par des interdits religieux ou des codes vestimentaires, mais par une transformation plus subtile : une moralisation croissante des comportements, une surveillance accrue des mots, des gestes, des intentions.
Certes, la société française n’a jamais été totalement étrangère aux mouvements de balancier. Elle a connu des périodes de rigueur morale, de censure, de contrôle social. Mais elle s’en est toujours défendue avec une certaine ironie, comme si la liberté de ton et la légèreté des mœurs constituaient un patrimoine national. Aujourd’hui, néanmoins, quelque chose change. Les débats publics se crispent, les jugements se radicalisent, les nuances s’effacent. La moindre maladresse devient faute, la moindre ambiguïté devient soupçon. Le tribunal de l’opinion, autrefois indulgent, se montre désormais implacable.
Ce puritanisme nouveau n’est pas religieux ; il est culturel. Il naît d’une aspiration légitime à plus de justice, plus d’égalité, plus de respect. Toutefois, il se déploie parfois sous une forme paradoxale : celle d’une exigence de pureté morale qui ne tolère ni l’erreur, ni la complexité, ni la contradiction. La vertu devient injonction, la transparence obligation, la rectitude morale un impératif catégorique. Le citoyen est sommé d’être irréprochable, non seulement dans ses actes, mais dans ses intentions supposées, dans ses maladresses passées, dans ses silences même.
Néanmoins, ce mouvement interroge. Car une société qui traque la faute avec une telle intensité risque de perdre ce qui faisait sa singularité : la capacité à accueillir l’imperfection humaine, à distinguer l’erreur de la faute, la maladresse du délit, l’imprudence du crime. La France, qui se méfiait des morales rigides, semble redécouvrir les vertus d’une forme de sévérité. Mais cette sévérité, lorsqu’elle devient norme sociale, peut se transformer en instrument de contrôle, voire en arme politique.
Il ne s’agit pas de regretter un âge d’or fantasmé où tout aurait été permis. Il s’agit de comprendre que la liberté ne se réduit pas à l’absence de contraintes, mais à la possibilité de vivre sans craindre en permanence le jugement moral. Une société qui moralise tout finit par étouffer ce qu’elle prétend protéger : la responsabilité individuelle, la liberté de pensée, la pluralité des comportements.
La France n’est pas devenue puritaine du jour au lendemain. Elle traverse une période de recomposition morale, où les exigences de justice se mêlent à une quête de pureté. Reste à savoir si ce mouvement s’installera durablement ou s’il ne constitue qu’une étape, un moment de tension avant un nouvel équilibre. Car l’histoire française nous enseigne une chose : les excès, qu’ils soient de licence ou de rigueur, finissent toujours par appeler leur contrepoint.





