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Créolisation ou refondation : l’heure de vérité pour le PS

Composition symbolique représentant la recomposition du champ politique français : un Parti socialiste en équilibre instable entre identité réformiste et pression mélenchoniste, sur fond de Front républicain en formation. L’image suggère la polarisation croissante du paysage politique, la fragmentation de la gauche et les lignes de fracture idéologiques qui traversent la société française.

La situation actuelle du Parti socialiste ne relève plus de la simple tactique électorale : elle engage une interrogation fondamentale sur la morphologie du champ politique français et sur la capacité d’un parti historique à préserver son identité dans un environnement où les repères symboliques se délitent. La tension entre une possible « créolisation mélenchoniste » et la réaffirmation d’une identité réformiste n’est pas un débat interne comme tant d’autres ; elle constitue un test de cohérence doctrinale, un moment où se joue la survie d’une tradition politique façonnée par un siècle de luttes, de compromis et d’institutions.

La déclaration d’Olivier Faure — « Ma seule ligne rouge est le RN » — semble indiquer une volonté de réinscrire le PS dans une logique de Front républicain. Pourtant, cette clarification demeure ambivalente. Les réactions prudentes du premier secrétaire à la mort de Quentin Deranque, les alliances municipales envisagées avec LFI, les ambiguïtés programmatiques du parti montrent que le PS évolue dans une zone grise où la démarcation et l’accommodement coexistent. Cette ambivalence n’est pas seulement politique : elle est structurelle.

Car le PS est pris dans une double contrainte sociologique. D’un côté, il doit reconquérir un électorat modéré, diplômé, urbain, qui s’est éloigné du socialisme dès lors que celui-ci s’est laissé entraîner dans la dramaturgie populiste de LFI. Cet électorat, socialisé dans les institutions, attaché à la délibération, à l’Europe, à la laïcité, ne tolère ni la conflictualité permanente ni la rhétorique insurrectionnelle. De l’autre, la mécanique électorale impose de ne pas rompre avec une force qui représente un socle de 10 à 12 % des voix. Le PS doit donc affirmer une identité qu’il ne peut pleinement assumer sans compromettre ses chances de survie électorale.

La notion de « créolisation » appliquée au PS renvoie à un phénomène d’hybridation idéologique où un parti absorbe les catégories symboliques d’un autre. LFI ne propose pas seulement un programme : elle impose une ontologie politique, une manière de découper le monde social en blocs antagonistes, de substituer à la médiation institutionnelle une logique de confrontation, de remplacer la dialectique sociale par une dramaturgie morale. Cette vision, héritière du populisme de gauche, repose sur une mythologie du « peuple » unifié, dépourvu de médiations, dont LFI serait l’incarnation exclusive.

Dans cette perspective, la référence à Léon Blum prend une dimension presque anthropologique. Lorsque Blum écrivait que « le bolchevisme s’est détaché du socialisme comme certaines hérésies se détachent des religions », il décrivait un phénomène de sécession doctrinale. Le populisme de gauche ne prolonge pas la radicalité historique de la gauche ; il la reconfigure en profondeur. Il substitue à l’héritage républicain une vision agonistique du politique, où la conflictualité devient principe organisateur et où la démocratie représentative est perçue comme un obstacle plutôt qu’un cadre.

Cependant, la stratégie du Rassemblement national complexifie encore davantage la situation. En cherchant à imposer un cordon sanitaire autour de LFI, le RN tente de déplacer les lignes du débat public : « de notre dédiabolisation à leur diabolisation ». Cette opération vise à normaliser l’extrême droite en la présentant comme l’unique rempart contre un désordre supposément porté par LFI. La droite classique, en reprenant cette logique, contribue à redessiner les frontières symboliques du champ politique. Le PS, en se délimitant de LFI, risque d’être perçu comme validant implicitement cette recomposition.

La question centrale devient alors : comment construire un Front républicain sans se dissoudre dans un bloc central ni se laisser entraîner dans une alliance qui brouille les repères ? La réponse passe par une réaffirmation identitaire. Le PS ne peut espérer jouer un rôle structurant que s’il assume pleinement une gauche réformiste, attachée à l’État social, à la laïcité, à l’Europe, à la démocratie représentative. Une gauche qui ne renie ni l’héritage d’Épinay ni celui de Jaurès, mais qui comprend que les conditions historiques ont changé.

Cette réaffirmation suppose de rompre avec l’idée que l’union de la gauche est un horizon indépassable. L’union de 1972 reposait sur un PCF puissant, une classe ouvrière structurée, un imaginaire commun. Rien de tel aujourd’hui. La société française est fragmentée, traversée par des clivages culturels, territoriaux et générationnels. Le PS ne peut plus se contenter d’être un pivot entre des forces qui ne partagent ni les mêmes valeurs, ni les mêmes méthodes, ni la même conception du politique.

Le danger immédiat, toutefois, reste l’extrême droite. Et c’est là que réside la difficulté stratégique : sans LFI, la gauche ne peut constituer un front électoral efficace ; avec LFI, elle perd sa lisibilité et nourrit la défiance d’un électorat modéré indispensable au barrage. Le PS doit donc inventer une voie étroite : celle d’un bloc républicain, allant « des marges d’Attal aux rivages de Ruffin », mais structuré autour d’une colonne vertébrale socialiste clairement assumée.

La montée des affrontements violents entre identitaires et antifas, la rhétorique insurrectionnelle de certains cadres de LFI, les appels à « l’autodéfense populaire » montrent combien la polarisation peut rapidement dégénérer en désordre. Dans un tel contexte, la responsabilité du PS est immense : il doit être un facteur d’ordre républicain, non par conservatisme, mais par fidélité à une tradition politique qui a toujours cherché à concilier justice sociale et stabilité institutionnelle.

La sociologie politique enseigne que les partis ne survivent que s’ils savent se redéfinir sans se renier. Le PS est à ce carrefour. Entre la tentation de la créolisation mélenchoniste et l’exigence d’une identité réformiste, il lui revient de choisir non seulement une stratégie, mais une signification. Car ce choix déterminera non seulement son avenir, mais peut-être celui du Front républicain lui-même.

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