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Présidentielle 2027 : l’offensive identitaire vers la bourgeoisie catholique

À l’approche de la présidentielle 2027, les mouvances identitaires intensifient leur offensive pour séduire la bourgeoisie catholique et peser sur le débat politique.

Il est des transformations politiques qui, d’abord imperceptibles, finissent par recomposer silencieusement un pays. Le rapprochement entre une partie du catholicisme français et les mouvances de l’extrême droite identitaire appartient à cette catégorie de phénomènes qui, longtemps latents, s’imposent désormais comme des réalités structurantes. Certes, le catholicisme a toujours entretenu un rapport complexe au politique ; cependant, l’élection présidentielle de 2017, que l’historien Charles Mercier identifie comme un tournant, marque une rupture d’une ampleur inédite. Pour la première fois, les catholiques pratiquants votent davantage pour Marine Le Pen que la moyenne des Français. Néanmoins, ce basculement ne saurait être réduit à un simple accident électoral : il révèle une recomposition profonde du vote catholique et l’émergence d’un catholicisme identitaire désormais assumé.

Ce phénomène s’inscrit dans une dynamique plus ancienne. La Manif pour tous, au début des années 2010, a servi de catalyseur à un catholicisme conservateur engagé dans une véritable guerre culturelle. Sous l’influence diffuse des thèses gramsciennes, ces groupes ont entrepris de contester ce qu’ils perçoivent comme l’hégémonie progressiste, en réinvestissant les thèmes de la famille, de la transmission, des racines chrétiennes de la France et de l’Europe. De surcroît, ce moment a soudé des réseaux, structuré des récits, et surtout donné à une partie de la bourgeoisie catholique le sentiment d’être dépositaire d’un héritage menacé.

Les mouvances identitaires ont compris l’intérêt stratégique de cette inquiétude. Elles y ont trouvé un terrain propice à leur entreprise de captation. Certes, elles empruntent les codes, les références, les inquiétudes de l’élite catholique bourgeoise ; en revanche, elles les infléchissent vers un projet politique qui excède largement la défense d’un « art de vivre ». Elles invoquent la civilisation européenne, la chrétienté, la défense de l’identité nationale, autant de thèmes qui résonnent dans un milieu attaché à la continuité. Pourtant, derrière cette rhétorique policée, c’est une vision du monde profondément politique qui se déploie, où l’identité devient l’ultime principe d’organisation du social.

L’épiscopat français, face à cette montée en puissance, s’est montré d’une prudence qui confine parfois à l’abstention. En 2017, alors que les responsables protestants, juifs et musulmans appellent explicitement à faire barrage à l’extrême droite, la Conférence des évêques de France choisit de ne pas se joindre à eux. Quelques voix isolées s’élèvent, mais la majorité se tait, comme si elle avait déjà pris acte de la porosité croissante entre catholicisme et extrême droite. En 2022, la même réserve prévaut. Le texte de référence publié pour l’élection présidentielle réaffirme les préoccupations bioéthiques, mais ne dit mot de la progression spectaculaire du populisme identitaire dans les milieux catholiques. Or, le premier tour est sans appel : 40 % des catholiques choisissent un candidat d’extrême droite.

Ce glissement ne peut être compris sans prendre en compte un autre phénomène, plus vaste, qui travaille l’Europe contemporaine : la recomposition démographique et migratoire. Comme le souligne Cédric Leboussi dans La Tribune de Genève, le continent est confronté simultanément à un déclin démographique structurel et à une intensification des flux migratoires, deux dynamiques qui, loin de s’opposer, se renforcent mutuellement. La baisse de la natalité fragilise les équilibres sociaux ; néanmoins, l’immigration en Europe, devenue indispensable à l’économie, nourrit des inquiétudes identitaires que les mouvements populistes exploitent avec une habileté croissante. Ce « double séisme » offre aux identitaires un récit puissant : celui d’une Europe menacée dans son essence même, contrainte de choisir entre dissolution et sursaut.

C’est précisément ce récit que les mouvances identitaires proposent à une partie du catholicisme français. Elles lui offrent une grille de lecture simple, presque consolatrice : la crise serait d’abord culturelle, et la réponse devrait l’être aussi. Elles promettent une restauration, une reconquête, une réaffirmation de ce qu’elles nomment la civilisation chrétienne. Dans ce cadre, l’immigration n’est plus un phénomène complexe, économique, social, géopolitique ; elle devient le symbole d’un dérèglement global, l’indice d’un monde qui se défait.

La bourgeoisie catholique, inquiète de la fragilisation des repères traditionnels, se laisse parfois séduire par cette vision. Certes, elle y retrouve l’écho de ses propres angoisses : la crainte d’un effacement culturel, le sentiment d’une déperdition morale, l’impression que la France n’est plus tout à fait elle‑même. Toutefois, elle ne mesure pas toujours ce que cette proximité implique : une translation progressive vers un imaginaire politique qui instrumentalise le christianisme plus qu’il ne le prolonge.

Pendant ce temps, au niveau européen, la Commission des épiscopats de l’Union européenne adopte une position plus nette, appelant à soutenir « clairement » les partis favorables au projet européen, excluant de fait les formations populistes eurosceptiques. Ce contraste souligne l’isolement croissant de l’épiscopat français, dont la prudence apparaît désormais comme un décalage, voire un renoncement.

En définitive, se dessine un paysage où les identitaires avancent avec méthode, où les institutions catholiques hésitent, et où une partie de la bourgeoisie croyante se laisse entraîner dans une dynamique qui la dépasse. Il n’est pas certain que cette élite mesure pleinement ce qu’elle engage dans cette proximité nouvelle. Mais il est certain que ce mouvement, désormais installé, continuera de peser sur les recompositions intellectuelles et politiques de la France, dans un contexte européen où les questions migratoires, démographiques et identitaires redessinent déjà les lignes de fracture du continent.

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