Rien ne révèle mieux les transformations silencieuses de notre époque que la prolifération des cagnottes en ligne, désormais omniprésentes sur les plateformes de crowdfunding. Non plus simples outils numériques d’entraide, elles sont devenues un passage obligé pour financer des soins médicaux, un loyer, un fauteuil roulant ou des frais juridiques. Ce recours massif au financement participatif solidaire signale l’avènement d’un véritable marché de la vulnérabilité, où la compassion — autrefois pilier de la solidarité publique — se trouve progressivement privatisée.
Certes, le crowdfunding s’est d’abord présenté comme une innovation enthousiasmante, permettant de soutenir des projets culturels ou des initiatives locales. Cependant, il s’est mué en palliatif aux défaillances de la protection sociale. Pour obtenir de l’aide, il ne suffit plus d’être dans le besoin : il faut se raconter, se dévoiler, parfois s’exposer jusqu’à l’indécence. La détresse devient récit, la souffrance argument, la vulnérabilité marchandise. Dans cette économie émotionnelle, la mise en scène de la précarité devient une condition d’accès à la solidarité.
Néanmoins, cette exposition forcée produit des effets délétères. Elle instaure une hiérarchie implicite entre les détresses : celles qui émeuvent, celles qui séduisent, celles qui se prêtent à une narration efficace. La solidarité, autrefois fondée sur un principe d’égalité, se trouve désormais médiée par des algorithmes qui décident de la visibilité des causes. La compassion se déplace vers des espaces où l’émotion prime sur le droit, où l’on soutient une histoire plutôt qu’un principe, une personne plutôt qu’une justice. La privatisation de la compassion fragilise ainsi les plus discrets, les moins connectés, les moins aptes à maîtriser les codes du marketing de la vulnérabilité.
Pourtant, cette nouvelle économie de la générosité crée une géographie profondément inégale. Les causes les plus visibles captent l’essentiel des dons, tandis que les détresses silencieuses demeurent invisibles, et donc impensées. Le financement participatif introduit une dynamique concurrentielle au cœur même de la souffrance. Pour émerger dans un espace saturé, il faut se distinguer, se singulariser, parfois se surexposer. La pudeur devient un handicap, la dignité un luxe. La concurrence des vulnérabilités devient l’un des symptômes les plus troublants de notre époque.
Ce phénomène, loin d’être marginal, constitue un révélateur politique. Le succès des cagnottes n’atteste pas d’une générosité accrue, mais d’un retrait progressif des protections publiques. Il témoigne d’une société où l’on demande aux individus de compenser, par des dons privés, les insuffisances d’un système qui n’assume plus pleinement ses responsabilités. Imaginer que cette économie de la compassion puisse tenir lieu de solution durable relève de l’illusion : elle n’est qu’un expédient, parfois un sursis, jamais une politique. Elle masque les inégalités sociales au lieu de les corriger.
Cependant, rien n’interdit de rappeler que la dignité ne se négocie pas sur une plateforme et que la vulnérabilité ne doit pas devenir un produit. La compassion, pour être juste, doit redevenir un principe collectif, non un marché. Elle doit s’exercer dans un cadre institutionnel qui protège sans exiger d’être ému, qui soutient sans demander de se raconter, qui garantit sans conditionner. Repolitiser la solidarité revient à refuser que la survie dépende de la capacité à toucher des inconnus. C’est affirmer que la justice sociale n’est pas un supplément d’âme, mais un fondement démocratique. C’est, enfin, rappeler que la force d’une société se mesure moins à la viralité de ses campagnes de dons qu’à la robustesse de ses protections communes.






