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Mafia italienne et fonds européens détournés

Il est des détournements qui ne nécessitent ni armes ni menaces. Dans l’Italie du plan de relance européen, la mafia n’a plus besoin de s’imposer par la violence : elle avance en silence, portée par la bureaucratie, les failles réglementaires et l’urgence politique. Là où l’on attendait un sursaut économique, certains observateurs voient désormais se dessiner un risque majeur : celui d’une infiltration méthodique des fonds européens par les organisations criminelles.

Avec plus de 200 milliards d’euros alloués, l’Italie est la première bénéficiaire du plan post‑Covid. Une manne historique, censée moderniser les infrastructures, accélérer la transition énergétique et réparer les fractures sociales. Mais cette abondance financière, combinée à des procédures assouplies, a ouvert un espace inédit pour les réseaux mafieux, qui savent mieux que quiconque exploiter les zones grises de l’administration.

Quand la simplification administrative devient une brèche

Pour accélérer les investissements, Rome a relevé à 140 000 euros le seuil permettant d’attribuer un marché public sans appel d’offres. Une mesure pensée pour fluidifier l’action publique, mais qui, selon plusieurs experts, a eu un effet collatéral redoutable : 98 % des contrats publics passent désormais par cette procédure directe.

Les autorités anticorruption italiennes observent une concentration « anormale » de contrats juste en dessous du seuil légal. Une pratique de fractionnement permettrait d’éviter les contrôles, ouvrant la voie à des entreprises de façade, parfois liées à des réseaux criminels, qui se présentent comme des prestataires irréprochables.

Dans un pays où la mafia a appris depuis longtemps à se fondre dans l’économie légale, cette faille administrative est une opportunité. Les organisations criminelles n’ont plus besoin de menacer : elles déposent des dossiers impeccables.

Une mafia qui a changé de visage

Les spécialistes de la lutte antimafia le répètent : la mafia contemporaine n’est plus celle des années 1980. Elle ne cherche plus la confrontation, mais l’intégration. Elle investit, rachète, sous-traite, infiltre. Elle se présente comme un acteur économique parmi d’autres, maîtrisant les codes de la comptabilité, du droit et des marchés publics.

Depuis trente ans, plus de 400 municipalités italiennes ont été dissoutes pour infiltration mafieuse. Les réseaux criminels ont quitté leurs bastions traditionnels du sud pour s’étendre sur tout le territoire, suivant les flux financiers plutôt que les frontières historiques.

Le plan de relance européen, par son ampleur et sa rapidité d’exécution, constitue un terrain idéal pour ces organisations qui savent exploiter les urgences administratives et les faiblesses institutionnelles.

Des contrôles insuffisants, une vigilance affaiblie

Le système de contrôle italien repose largement sur la conformité formelle des documents. Tant que les dossiers sont en règle, les projets avancent. Mais cette approche, jugée « purement formaliste » par certains experts, ne permet pas de détecter les montages frauduleux, les sociétés-écrans ou les liens occultes entre entrepreneurs et réseaux criminels.

Les procureurs, eux, alertent sur l’affaiblissement de certains outils juridiques : la suppression du délit d’abus de pouvoir ou l’allègement des règles sur le trafic d’influence compliquent leur travail. Dans un contexte où les fonds européens doivent être dépensés rapidement, la tentation de fermer les yeux sur certaines irrégularités peut devenir forte.

Un risque silencieux, mais systémique

Contrairement aux scandales retentissants du passé, l’infiltration actuelle ne se manifeste pas par des explosions ou des règlements de comptes. Elle se déroule dans les bureaux, les appels d’offres fractionnés, les contrats attribués sans concurrence. C’est une corruption discrète, diffuse, presque administrative.

Plusieurs observateurs redoutent que les dégâts ne se révèlent que tardivement, lorsque les fonds auront été dépensés et les projets achevés — ou abandonnés. Le risque n’est pas seulement financier : il est institutionnel. L’infiltration mafieuse fragilise la confiance dans l’État, déforme la concurrence et détourne les investissements de leur objectif initial.

L’Europe face à un défi majeur

La Commission européenne ne peut intervenir que sur les marchés dépassant certains seuils. La majorité des contrats italiens échappent donc à son contrôle. Bruxelles se dit attentive, mais les marges d’action restent limitées.

La question dépasse pourtant le seul cas italien. Elle interroge la capacité de l’Union à protéger ses fonds, à garantir l’intégrité de ses investissements et à prévenir l’infiltration criminelle dans ses politiques publiques.

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