À l’extrême nord du Groenland, bien au‑delà du cercle polaire, vit un peuple dont l’histoire reste largement méconnue : les Inughuit, parfois appelés Inuits du détroit de Smith ou « Highlanders de l’Arctique ». Avec environ 800 personnes, ils constituent le groupe inuit le plus septentrional du monde et représentent à peine 1 % de la population groenlandaise. Leur culture, leur langue et leur histoire témoignent pourtant d’une singularité rare dans l’Arctique.
Une langue unique façonnée par l’isolement
Les Inughuit parlent l’inuktun, un dialecte inuit également désigné sous les noms de « groenlandais du Nord » ou « esquimau polaire ». Contrairement au kalaallisut, langue officielle du Groenland, l’inuktun s’est développé dans un isolement presque total. Cet isolement linguistique s’explique par un épisode climatique majeur : à partir du XVIIᵉ siècle, le refroidissement du nord-ouest du Groenland coupe les Inughuit des autres communautés inuites. Leur langue évolue alors de manière autonome, tout comme leur culture.
Un peuple issu de la civilisation de Thulé
Les Inughuit descendent du peuple de Thulé, qui s’est diffusé dans l’Arctique nord‑américain au XIᵉ siècle. Ils utilisaient notamment du fer provenant de météorites, comme celle de Cape York, pour fabriquer outils et armes. Jusqu’au XIXᵉ siècle, ils vivent dans un isolement si profond que certains explorateurs européens pensent qu’ils ignorent l’existence d’autres humains.
En 1818, l’explorateur britannique John Ross est le premier Européen à entrer en contact avec eux. Il les surnomme alors les « Arctic Highlanders ».
Une société pacifique bouleversée par les contacts extérieurs
Les récits ethnographiques décrivent une société sans guerres ni conflits armés, un cas presque unique parmi les peuples non agricoles. Mais l’arrivée d’explorateurs européens et américains au XIXᵉ siècle bouleverse cet équilibre. Les Inughuit découvrent de nouvelles technologies, mais aussi de nouvelles maladies. Leur mode de vie se transforme, et une dépendance aux marchandises importées s’installe.
Au début du XXᵉ siècle, l’explorateur groenlandais Knud Rasmussen fonde un poste de traite à Uummannaq et crée en 1927 un conseil des chasseurs, amorçant une modernisation rapide de la société inughuit.
1953 : un déplacement forcé qui marque encore les mémoires
L’épisode le plus marquant de l’histoire moderne des Inughuit survient en 1953. En pleine guerre froide, les États‑Unis décident d’étendre la base aérienne de Thulé. Le Danemark ordonne alors l’évacuation de la colonie inughuit de Pituffik, rebaptisée « Dundas » par les Européens.
Les habitants sont déplacés de force à plus de 116 kilomètres au nord, dans un lieu alors inhabité : Qaanaaq, aujourd’hui la principale colonie inughuit. Ce déplacement, vécu comme un déracinement brutal, a profondément affecté la vie sociale, culturelle et économique de la communauté.
Un territoire extrême, entre résilience et fragilité
Les Inughuit vivent dans l’une des régions les plus hostiles de la planète, entre 75° et 80° nord. Le village d’Etah, autrefois le plus septentrional, a été abandonné en raison des conditions extrêmes. Aujourd’hui, Qaanaaq et quelques hameaux environnants constituent les derniers bastions de ce peuple arctique.
Leur mode de vie reste étroitement lié à la chasse, aux déplacements sur la banquise et à une connaissance intime de l’environnement polaire. Mais les effets du changement climatique, la pression géopolitique et l’héritage du déplacement de 1953 fragilisent davantage une communauté déjà numériquement vulnérable.
Un peuple minuscule, une histoire immense
Les Inughuit ne sont qu’une poignée, mais leur histoire raconte beaucoup : l’adaptation humaine à l’extrême, la violence des décisions géopolitiques, la fragilité des cultures isolées et la résilience d’un peuple qui continue de défendre sa langue et ses traditions.
Dans un Arctique devenu un espace stratégique convoité, leur avenir dépendra de la capacité des autorités groenlandaises et danoises — mais aussi des grandes puissances — à reconnaître et protéger ce patrimoine humain unique.






